De plus en plus de consommateurs ont une exigence de transparence. Yuka tente de répondre à cette demande. Rencontre à Paris avec Julie Chapon, co-fondatrice de Yuka avec les frères François et Benoit Martin.

Les scandales alimentaires à répétition n’ont fait qu’alimenter la défiance du public à l’égard des industriels et des distributeurs. L’application Yuka aide aujourd’hui ses 12 millions d’utilisateurs dans leur prise de décision d’achat. Ils scannent le code-barres des étiquettes de plus de 3 millions de produits alimentaires et cosmétiques par jour pour analyser leur impact sur la santé. Ce nouveau comportement bouleverse les habitudes de consommation et incite les industriels à proposer des produits plus sains. 


Quel est le projet engagé de Yuka ?

Créé en 2017, Yuka est une start-up de l’économie sociale et solidaire. Cela signifie que notre objectif 1er est d’avoir un impact positif sur la société, avant de maximiser notre profit. Toutes nos décisions sont prises en totale indépendance. Nous avons deux enjeux majeurs avec Yuka:

Améliorer la santé de chacun :  en scannant les étiquettes, notre application donne gratuitement au consommateur une information compréhensible sur la composition d’un produit. En tant qu’acteur, il peut faire ses achats en comparant les produits entre eux et faire ainsi des choix plus favorables pour sa santé. Cette décision s’inscrit dans une démarche globale et personnelle. En choisissant des produits plus sains, contenant moins de sel, de sucre, ou encore de substances controversées, les consommateurs peuvent ainsi avoir un impact sur leur santé globale.

Faire évoluer les pratiques des industriels :  à travers une consommation plus éclairée, valorisant des produits plus sains, notre objectif est que les consommateurs conduisent les industriels à proposer de meilleurs produits. Les fabricants doivent repenser leur offre et mener une activité plus transparente qui a du sens. Ces sont autant d’opportunités d’innovation pour les entreprises.

Une étude d’impact a été faite récemment auprès d’un échantillon de 275 000 utilisateurs. La conclusion révèle plusieurs tendances :

– Lorsqu’ils scannent un produit, 92% des utilisateurs Yuka reposent les produits lorsqu’ils sont notés rouges sur l’application.

– 84% des utilisateurs achètent davantage de produits bruts grâce à Yuka et 77% achètent davantage de produits bio.

– La vente de plats transformés est en baisse. La cuisine à domicile a le vent en poupe : 57% des utilisateurs se sont mis à cuisiner davantage avec Yuka.

Notre application est un outil qui a pour vocation de donner au consommateur un vrai pouvoir décisionnaire lors de ses achats. Il se transforme en acteur.  En imposant aux industriels ses attentes et ses nouveaux comportements, le consom’acteur bouleverse in fine la relation entre les marques, les distributeurs et le consommateur.

Aider les consommateurs à faire des choix de produits plus sains est une question clé pour la prévention des maladies. Nous souhaitons clairement contribuer à améliorer de manière globale la santé publique.

 

Quel est le cadre réglementaire européen dans l’évaluation de la sécurité des produits mis sur le marché?

Il existe des normes européennes sur la composition des produits et les substances autorisées. Néanmoins, nous pensons qu’il est nécessaire d’aller encore plus loin que cette réglementation. Malheureusement, ce n’est pas parce qu’une substance est autorisée qu’elle est sans danger. Il faut attendre des années et des dizaines d’études sur une substance pour qu’elle finisse par être interdite.

Par ailleurs, il reste assez difficile de savoir si les normes sont bien respectées. Il y a relativement peu de contrôles, et surtout peu de sanctions en cas de non-respect.

Enfin, il peut exister au niveau européen des conflits d’intérêt. Selon l’ONG Corporate Europe Observatory, plus de la moitié des experts de la sécurité alimentaire de l’EFSA (Agence Européenne de Sécurité Alimentaire) qui règlemente les additifs en Europe, auraient un conflit d’intérêt financier avec un industriel.

Certains additifs controversés sont ainsi autorisés par l’EFSA. Par exemple, le nitrite de sodium (E250) et le nitrate de potassium (E252) sont des conservateurs présents dans la majorité de la charcuterie. Ils servent notamment à préserver sa couleur et à lui donner davantage de saveur. Or, ils contribuent à la formation de nitrosamines, des composés suspectés d’être cancérigènes.

Chez Yuka, nous appliquons le principe de précaution. Nous alertons ainsi sur la présence de substances controversés.

 

Comment préservez-vous votre indépendance et votre impartialité ?

Start-up presque rentable : la majorité du capital est détenue par mes deux associés et moi-même. Une levée de fonds de 800 000 euros a été faite en 2018 auprès d’investisseurs privés pour accélérer notre développement. Ces personnes n’ont pas de poste d’administrateur ni de pouvoir de décision sur l’entreprise. Nos collaborateurs sont également actionnaires de la société. Nous employons 7 personnes en plus de nous 3 à ce jour. Notre start-up est  presque à l’équilibre financier.

Acteur indépendant : nous avons fait le choix d’être totalement indépendants financièrement et de ne recevoir aucun financement des industriels.

Aucune marque n’influence Yuka dans notre système de notation. Aucune publicité n’est faite dans l’application. Les données des utilisateurs sont confidentielles. Elles ne sont pas revendues ni exploitées par des tiers.

Notre propre base de données : Yuka a constitué sa propre base de données, qui contient aujourd’hui 800 000 produits alimentaires et cosmétiques. Cette base est alimentée par deux sources principales d’information : 

  • La communauté d’utilisateurs, qui peut envoyer directement à Yuka les photos des produits non reconnus afin qu’ils soient rajoutés et analysés dans l’application. Nous recevons près de 2000 contributions par jour.
  • Les industriels, qui désormais collaborent de plus en plus avec Yuka en fournissant à l’entreprise les informations de leurs produits. Cela sans que ça ne pose de conflit d’intérêt puisque les industriels ne font que fournir des données qui sont publiques et inscrites sur les emballages des produits.

La société a mis en place des systèmes de contrôle en interne de l’information renseignées dans l’application. Notre communauté représente une autre base de surveillance. Nos douze millions de membres peuvent modifier directement une erreur dans l’application. Les erreurs qui nous sont remontées sont corrigées sous 24h. 

La méthode : Les évaluations sont faites par Yuka de façon totalement objective et impartiale.

Le système de notation des produits alimentaires se base sur la qualité nutritionnelle du produit (évaluée selon les critères du Nutri-Score), la présence d’additifs et la dimension biologique. Concernant les produits cosmétiques, l’évaluation se base sur l’analyse de l’ensemble des ingrédients présents dans le produit.

Yuka sanctionne les composants controversés. Les risques potentiels associés à chaque ingrédient sont affichés dans l’application, avec les sources scientifiques associées (avis d’instances officielles et études scientifiques indépendantes).

Quant aux recommandations de produits alternatifs faites à nos utilisateurs dans l’application, notre algorithme identifie en toute neutralité des produits similaires plus sains en se basant sur la note du produit, sa catégorie et sa disponibilité (nous essayons de recommander des produits que l’utilisateur pourra trouver relativement facilement en magasin).

 

Quel est votre modèle économique ?

Stratégie « consommateur » : étant une jeune entreprise, notre modèle économique évolue au fur et à mesure. Nous essayons de développer des sources de revenus « intelligentes » qui permettent à Yuka d’exercer sont activité et en même temps d’avoir un vrai impact social. Pour cela, nous identifions les principales demandes des utilisateurs qui pourraient potentiellement être monétisables. Nous recevons énormément de messages – 2,5 personnes à temps plein traitent 350 messages par jour – ce qui nous permet d’avoir une vision claire des besoins et demandes de nos utilisateurs.

Monétiser le blog : c’est la 1ère source de revenus que nous avons développée. 1,5 millions de visiteurs uniques par mois lisent nos articles publiés sur le blog Yuka. Fort de ce trafic, nous avons mis en ligne un programme de nutrition permettant d’acquérir les bases d’une alimentation saine en 10 semaines au prix de 59 euros. Ce programme permet d’accéder aux Règles D’or d’une alimentation saine et à des recettes. Un nutritionniste est également disponible pour répondre aux questions des membres du programmes.

Offre premium : c’est aujourd’hui notre principale source de revenus, même si c’est la plus récente (elle date de début 2019). Nous l’avons développée sous la forme d’abonnement à 15 euros / an. Cette version offre des fonctionnalités supplémentaires : un mode hors-ligne pour scanner les produits même sans connexion, une barre de recherche, un historique illimité des scans (limité aujourd’hui à 50 produits) et une détection sur-mesure d’allergènes et éléments indésirables comme le gluten et l’huile de palme (sur Android uniquement pour l’instant).

Calendrier des fruits et légumes de saison : nous avons publié début septembre un calendrier papier sur le thème des fruits et légumes de saison. Nous avons à cœur d’aider chacun à consommer de façon plus responsable. Ce calendrier est disponible sur notre site web.

 

Quelle est la réponse des professionnels ?

Les industriels adaptent de plus en plus leur offre de produits. Ils retravaillent les formulations avec moins d’additifs, de sucre, de sel et d’acides gras saturés, ou encore de perturbateurs endocriniens dans les cosmétiques. Les listes d’ingrédients deviennent ainsi plus courtes et plus compréhensibles.

Certaines marques nous contactent désormais en amont du lancement d’un produit pour vérifier la note finale donnée par Yuka.

Des distributeurs réaménagent les rayons de leur magasin. Les produits trop mal notés sont sortis des linéaires. Ils modifient également la composition de leurs produits à marque propre. 

 

Quel est votre engagement auprès des politiques ?

Yuka n’a pas pour vocation première de porter un message politique. Pour nous, la meilleure façon de réduire le nombre d’ingrédients controversés n’est pas de faire pression sur notre gouvernement ou la Commission Européenne. Il s’agit de redonner du pouvoir aux consommateurs. En arrêtant d’acheter certains produits, ils incitent les industriels à proposer des produits plus sains. Yuka a ainsi un rôle citoyen.

Quelle sera l’application Yuka énième génération ?

Au-delà de l’impact sur la santé, nous aimerions à terme pouvoir aller plus loin et analyser d’autres types d’impact, et notamment l’impact environnemental.

En réalité, notre souhait est que d’ici quelques années plus personne n’ait besoin de Yuka. Notre application aura eu un tel impact que les mauvais produits ne seront plus distribués dans les supermarchés.

 

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