« Ecosystème », le terme résume à lui seul l’univers des start-up. Intégrer cet écosystème, c’est entrer dans un monde parallèle fait de développeurs, d’investisseurs, de concours, de pitchs et surtout, d’entrepreneurs. Dans son deuxième roman, Rachel Vanier, directrice de la communication de Station F, raconte le quotidien de deux jeunes startuppeurs, entre l’ambition de conquérir le monde et une réalité parfois cruelle.

Ecosystème (éditions Intervalles, sortie le 12 juin 2017) s’ouvre sur un « cataclysme » d’entrepreneur. Après Hôtel International, publié chez le même éditeur en 2015, Rachel Vanier, directrice de la communication de Station F, le futur plus grand campus de start-up au monde à Paris (XIIIe), situe les personnages de son deuxième roman dans un milieu qu’elle connaît bien : l’écosystème start-up.

Marianne, sa jeune héroïne startuppeuse, vient de se faire « corporate-larguer » : un de ses associés, sentant le vent tourner, claque la porte de leur jeune pousse – action équivalente au fait d’écraser les bourgeons d’un arbre fruitier. Commence alors la lutte pour la survie de l’entreprise, encore sous couveuse dans un incubateur de la Silicon Sentier, le quartier des start-up dans le centre de Paris. Cet événement va conduire Marianne et son comparse Lucas, un nerd sympathique, jusqu’à San Francisco, la vallée où grandissent les licornes – les start-up valorisées à plus d’un milliard de dollars.

Petit manuel d’entrepreneuriat

En suivant les pérégrinations de Marianne et Lucas à la recherche de leur « momentum » (l’envol de leur start-up), le lecteur prend un cours accéléré d’entrepreneuriat, aspérités comprises. Ainsi, le duo participe à un « énième concours de pitch » durant lequel une startuppeuse idolâtre un entrepreneur américain parce qu’il scande « we are on a mission to change the world », alors qu’il crée seulement des pop-up. Le directeur de leur incubateur, qui cumule les figures du prof, du grand frère et du gourou, affirme : « l’idée ça compte pour que dalle, c’est l’exécution qui change tout ». Et les startuppeurs qu’ils croisent sont plus obsédés par les licornes que par l’envie de changer vraiment le monde.

Rachel Vanier décrit avec tendresse et piquant un environnement qui se veut innovant mais qui répond, comme tout secteur, à des règles parfois absurdes. L’exercice du pitch est un exemple parlant de cette distorsion entre un monde qui invente ses propres codes pour se débarrasser des carcans des grandes entreprises, mais qui se retrouve totalement engoncé dans des règles qu’il a lui-même édictées. « Nous sommes les Uber du pressing », s’amuse le narrateur avant de présenter le pitch « des premiers de la classe de l’école de start-up ». Tout y est : « la fameuse technique du X du Y » (dire que l’on est le « Uber du pressing », le Airbnb des bureaux…), le storytelling, et la résolution d’un problème.

Les problèmes du monde sont réglés à grand renfort d’applications mobiles développées par « des armées de stagiaires ». Investisseurs et business angels injectent des milliers, voire millions, d’euros ou de dollars dans des projets comme s’ils pariaient sur le prochain gagnant du loto. On ne sait d’ailleurs pas quelle idée pousse Marianne et Lucas à courir après les levées de fonds. « Ça s’appelle une bulle, et elle va bientôt exploser », affirme à San Francisco un de leurs homologues parlant des jeunes pousses comme des « coquilles vides gonflées de dollars (ou de Yuans) ».

Les anti-héros d’une génération

Si les start-up cherchent leur modèle, c’est peut-être aussi parce que leurs jeunes concepteurs ne se sont pas encore trouvés. Issus de la génération Y, ultra-connectée, multi-diplômée et polyglotte, ces néo-entrepreneurs veulent avoir un impact sans se plier aux contraintes. Marianne et Lucas sont ainsi les anti-héros d’une génération volontaire, mais un peu paumée, qui veut faire les choses rapidement, à sa manière et en trouvant un équilibre vie privée-vie professionnelle après avoir travaillé sans compter ses heures, à la limite du burn out. Cet apprentissage éprouvant semble faire partie du jeu.

Dans ce voyage initiatique, les deux français découvrent San Francisco, leur eldorado, où les lieux de coworking munis de baby-foot et d’espaces bien-être sont construits dans des quartiers où sans abris et junkies déambulent sans espoir. Les jeunes entrepreneurs étrangers viennent y vivre « le nouveau rêve américain », s’imprégner de l’esprit start-up et s’inspirer des Jeff Bezos (Amazon), Bill Gates (Microsoft) et autres self-made men dont Rachel Vanier propose une citation à chaque nouveau chapitre.

Entre rêve et désillusion, réflexion et action, tentative de team building et mojitos en poudre, Marianne se cherche. Il y aurait des passerelles à faire entre cette jeune femme drôle et cynique, libérée, rêveuse et pragmatique, et le personnage de la série Fleabag, héroïne londonienne de Phoebee Waller-Bridge. Les femmes de cette génération, qui se jouent des codes pour mieux les dénoncer, ont beaucoup à dire et on compte sur Rachel Vanier et sa plume légère et affûtée, bien qu’encore un peu verte, pour nous proposer la suite des aventures de Marianne et Lucas dans le monde des start-up.

Ecosystème, Rachel Vanier, Editions intervalles, 12 juin 2017