Alors que Le Bon Coin vient d’annoncer qu’il compte tester cet été un système de paiement intégré au site, certaines market places permettent déjà aux vendeurs et aux chineurs de conclure des transactions sécurisées de pièces – décoration, mobilier et vêtements – sélectionnées avec soin. Le secteur de l’e-brocante, plus spécialisé que les bric-à-brac comme Le Bon coin ou eBay, valorise les objets et sécurise les transactions. Un complément à la brocante du dimanche.

Six chaises Fanett, années 50, du designer scandinave Tapiovaara. Une lampe Roche Bobois des années 70. Un fauteuil « vintage » rouge qui aurait pu servir de décor à la série Mad Men. Chez Selency, les paravents en rotin côtoient réveil mécanique et lit en fer, sans hangar ni poussière. Ce site internet a été lancé en 2014 par deux chineurs amateurs. « Nous passions du temps sur Pinterest pour trouver l’inspiration, et dans les brocantes ou sur Le Bon Coin pour dénicher les bonnes affaires », se souvient Charlotte Cadé, cofondatrice de cette market place qui sert d’intermédiaire entre client et vendeur. Brocante Lab, devenu Selency depuis, est né d’un constat : « ce serait génial d’avoir un tout-en-un, un site qui ne fasse pas bric-à-brac, et sur lequel les brocanteurs se sentent valorisés », poursuit la jeune femme. Depuis quelques années, le secteur de la brocante est bousculé par de jeunes entrepreneurs qui dépoussièrent le métier sur Internet.

Goût du vintage

Pour Charlotte Cadé, c’est une tendance de fond. « Il y a une sensibilité esthétique très développée autour du vintage, même les marques industrielles veulent copier ce style. » Malgré l’existence de nouveaux objets de facture ancienne, de nombreux consommateurs préfèrent acheter de la seconde main. Sensibilisés à l’économie circulaire, « les gens se tournent vers des objets qui ont déjà vécu. Ce retour à l’ancien participe à cette envie de plus en plus répandue de personnaliser son intérieur », remarque Charlotte Cadé. Au risque d’avoir tous le même mobilier « vintage », de la table en formica à la chaise d’écolier en passant par le fauteuil Emmanuelle ? Aucun risque, selon la jeune entrepreneure. « Chaque pièce est unique car, avec l’âge, chaque objet aura vieillit à sa manière. » Et c’est peut-être ce qui fait aujourd’hui le succès de la décoration et du mobilier des années 50, 60 et 70. Une standardisation originale, chaque intérieur avec sa patine, que vient chercher le consommateur sur ces sites qui ressemblent à s’y méprendre aux pages des magazines de décoration.

De 5 à 30 000 euros

L’américain eBay a bien perçu le risque et, depuis un an, met en avant une cinquantaine de marchands des puces de Saint-Ouen qui peuvent proposer les mêmes objets qu’en boutique. À l’opposé du spectre des sites d’occasions tels que Le Bon coin ou eBay, certains se sont spécialisés sur l’antiquité, une niche, avec ses fins connaisseurs. Proantic ou AnticStore exposent des antiquités et objets d’art, mais seulement pour les yeux. En effet, ces sites jouent le rôle d’intermédiaire entre le professionnel et l’acheteur qui n’effectuent pas la transaction directement sur Internet, mais prennent contact grâce au site.

Plus abordables dans les prix et le positionnement, les market places de brocante et de vide-grenier en ligne attirent amoureux de la chine, jeunes couples en plein déménagement ou retraités en quête d’un nouveau souffle dans leur intérieur. « Nous avons voulu développer la vente entre personnes lambda », précise Nabil El Mouden, cofondateur de Luckyfind, un site lancé en 2015 qu’il présente plus comme un vide-grenier que comme une brocante. « Nous voulons favoriser l’achat coup de cœur, comme dans une brocante ou un vide-grenier, grâce à une plate-forme agréable », poursuit le jeune entrepreneur.

Sur Luckyfind, les vendeurs mettent en scène les objets, « un peu comme sur Pinterest ou Instagram, ils ne postent pas n’importe comment », constate Nabil El Mouden. Sur Luckyfind et Selency, les articles proposés à la vente sont soigneusement sélectionnés – d’où le nom de cette dernière start-up. « Le nom de Brocante Lab nous desservait », explique Charlotte Cadé qui accueille également sur Selency quelques antiquaires. 1500 professionnels, antiquaires ou brocanteurs y présentent des pièces de 5 à 30 000 euros, des bonnes affaires au haut de gamme. Un positionnement différent de Luckyfind qui favorise les objets abordables et prend une commission de 10%, plus un euro, à chaque transaction finalisée. Pour développer l’achat de proximité, le site permet la géolocalisation, comme le chineur se rendrait à la brocante de son quartier. « Sauf qu’il n’y a pas besoin d’attendre le vide-grenier annuel pour acheter les affaires du voisin », s’enthousiasme Nabil El Mouden. Une formule qui évite les frais de port et les risques de casse et une option également présente sur Le Bon Coin. 

La boutique ne suffit plus, internet ne suffit pas

Reste un problème. « Comment je retrouve le plaisir de la chine sur le net ? », s’interroge Charlotte Cadé de Selency. « Ils sont en train de créer une nouvelle génération de chineurs », s’extasie Armel Labbé, brocanteur de génération en génération, et lui-même dans le métier depuis 1990. Le brocanteur possède son propre magasin, son propre site Internet, et propose quelques-uns de ses articles à la vente sur Selency. « Il y avait besoin de dépoussiérer le métier », poursuit-il. « Aujourd’hui, la boutique ne suffit plus, et internet ne suffit pas », selon Armel Labbé qui réalise tout de même 50 à 60% de son chiffre d’affaires sur le web.

Pour ce professionnel, internet est un complément. « Un meuble du XVIème siècle, je ne le mets pas sur Selency. » Pour lui, le site présente moins l’objet que la décoration. Un constat partagé par Charlotte Cadé elle-même : « nous faisons des suggestions. L’idée est de pousser des inspirations, un mix des genres et des styles, un ton hyper moderne et léger. » Consciente qu’elle ne peut reproduire en ligne l’expérience de la brocante, la jeune femme travaille à améliorer l’expérience utilisateur de son site. « On ne remplacera pas la brocante. Le week-end, c’est la balade, l’échange, les sens. Nous sommes complémentaires. » De son côté, Nabil El Mouden voit également l’avenir de la brocante dans un doux mélange entre Internet et exposants. « La brocante est un loisir sympa et gratuit, ça ne disparaîtra pas. Mais Internet offre la liberté de vendre toute l’année. » Le jeune homme croit tellement dans l’alliance des deux univers qu’il espère un jour ouvrir un point de vente directe où réunir les objets de valeur de ses meilleurs vendeurs.