Le monde attendait Game of Thrones mais, pour chauffer la salle, l’île qui a servi de modèle de Westeros a déjà fourni un feuilleton politique qui pourrait se révéler tout aussi tragique : le Brexit. Comment les entrepreneurs peuvent-ils gérer cette incertitude durable ? Et comment se préparer aux conséquences économiques ? Analyse approfondie avec, en vidéo, Jean Bizet, président de la Commission des affaires européennes du Sénat, Marie Lebec, membre de la mission Brexit de l’Assemblée Nationale et Emmanuel Tricot, avocat associé au cabinet LPA-CGR, spécialiste du droit et des affaires européennes.

De report en report, du 29 mars dernier au 31 octobre prochain, le Royaume-Uni continue de tituber sur le bord d’une falaise, risquant à tout moment de sortir de l’Union Européenne sans accord et sans réelle préparation. Cette éventualité s’est éloignée in extremis cette semaine, pour la deuxième fois, mais elle reste bien présente : personne ne peut prédire ce qui sortira du débat politique britannique. On y compare de plus en plus souvent le hard Brexit à un trou noir, attirant irrésistiblement les Îles britanniques. Et on y trouve les clefs des stratégies des entrepreneurs et des scénarios de politique économique qui touchent toute l’Europe. 


Il faut tout d’abord rappeler quelques chiffres, sur lesquels la Banque d’Angleterre a fait travailler les banques britanniques. En cas de hard Brexit « désordonné », l’économie de la Grande-Bretagne se contractera de 8 % en un an. L’immobilier s’effondrera, perdant en moyenne un tiers de sa valeur et presque la moitié pour les immeubles de bureaux. Le chômage et l’inflation gonfleront de conserve, dans une spirale «stagflationniste». Dans cette hypothèse, il ne serait pas impossible que le Brexit fasse basculer dans la récession l’Europe entière, voire l’économie mondiale, qui multiplie depuis l’automne dernier les signes d’essoufflement.

Cette perspective explique largement les tergiversations de la Première ministre conservatrice, Theresa May, qui s’est réduite à négocier avec les travaillistes, au risque de casser son parti. «Le système politique britannique a failli», constate Thierry de Montbrial, président de l’Institut français des relations internationales (Ifri) « et le choix des modalités de sortie a été, de fait, transmis aux Européens ». Les mêmes craintes ont conduit les Européens à accorder les reports sans trop barguigner – Emmanuel Macron, qui avait voulu se montrer ferme, a plié devant les craintes allemandes.

Après le sommet européen de mercredi, les Britanniques pourront donc sortir à leur gré de l’Union, à condition de valider l’accord qu’ils ont paraphé avec l’Europe. Ils pourront aussi demander à le faire évoluer, pour accommoder par exemple l’exigence travailliste que la Grande-Bretagne reste dans l’union douanière. Et s’ils persistent dans leur incapacité à décider, le 31 octobre le couperet tombera : hard Brexit. A moins que la valse-hésitation ne reparte pour un tour… Deux parlementaires français, Marie Lebec et Jean Bizet, la résument ainsi :

« Comment en est-on arrivés là ? »

Avec : 

  • Marie Lebec, membre de la mission Brexit de l’Assemblée Nationale
  • Jean Bizet, sénateur de la Manche, président de la Commission des affaires européennes du Sénat

Ce pessimisme économique est balayé par l’aile droite du parti conservateur et les autres « Brexiteers » comme une forme de désinformation par les élites, le « Project Fear ». Ces avocats du Brexit se retrouvent autour de l’idée d’un « Singapour sur Tamise » : la sortie de l’Union Européenne permettrait à la Grande-Bretagne de déréglementer l’économie et réduire les impôts. La perte d’attractivité et la crise ne seraient que passagères, et préluderaient à une relance simultanément nationaliste, néolibérale et libre-échangiste : le « Global Britain ».

Les économistes sont généralement plutôt sceptiques sur l’idée d’une stratégie à la singapourienne : « Il ne faut pas sous-estimer le poids des dépenses régaliennes, et donc des impôts, dans un grand pays », analyse par exemple le directeur général de l’institut Rexecode Denis Ferrand :  « La comparaison entre le Royaume-Uni et Singapour trouve vite ses limites ». Mais l’idée a tout de même fait son chemin sur le continent. Des spécialistes comme le sénateur Jean Bizet, président de la Commission des affaires européennes du Sénat, et l’avocat Emmanuel Tricot, associé pour les affaires européennes du cabinet LPA-CGR, prennent ainsi une position médiane : le Brexit offrira des occasions aux plus réactifs  – mais comment « tirer [son] épingle du jeu » ?

« Le Brexit va bouleverser les cartes »

Avec : 

  • Emmanuel Tricot, avocat à la Cour, associé au cabinet LPA-CGR
  • Jean Bizet, sénateur de la Manche, président de la Commission des affaires européennes du Sénat

Or, le ver est déjà dans le fruit. Des entrepreneurs emblématiques et pourtant fervents « Breexiteers », comme Jim Ratcliffe (110ème parmi les milliardaires de Forbes) et James Dyson (303ème), ont annoncé qu’ils allaient recentrer leurs affaires à Monaco et Singapour, respectivement. « L’impact que l’on prévoyait juste après le référendum de 2016 est en train de se manifester » poursuit Denis Ferrand, chez Rexecode : « Le recul de l’activité se présente en décalé, mais le voici ».

Le coût certain de l’incertitude : mille milliards d’euros, et plus

De l’automobile à la finance, de la santé à l’électroménager, tous les secteurs économiques britanniques souffrent du Brexit, alors que celui-ci n’a toujours pas eu lieu. Chacun connaît l’exemple de Nissan rapatriant au Japon la fabrication du X-Trail, mais il y a plus récent : à cause des préparatifs du Brexit, la production automobile dans les îles britanniques devrait chuter en avril de 40 %, selon l’institut IHS Markit. Le délai supplémentaire est arrivé trop tard pour que les industriels annulent leurs préparatifs avant le rétablissement des contrôles douaniers, allant du sur-stockage au chômage technique. Et la perspective que la sortie de l’Union puisse intervenir à n’importe quelle date d’ici à fin octobre – ou pas, ou au-delà, ou qui sait – ne fera rien pour les aider.

Ce report d’investissement semble presque universel. « Tant que les perspectives ne seront pas plus claires, nous ne renforcerons plus nos équipes en Grande-Bretagne » explique ainsi par exemple Didier Brédy, PDG d’Ekinops, un équipementier télécoms en hypercroissance coté à Paris. « Le grand avantage du Royaume-Uni, c’est la langue : en anglais, vous pouvez servir tous les marchés européens », continue-t-il : « Aujourd’hui, même les grands groupes américains, qui se servaient du Royaume-Uni comme d’une tête de pont en Europe, partent vers l’Irlande ou d’autres pays ».  Les statistiques vont dans son sens :

 

S’il fallait ne prendre qu’un exemple, ce serait la finance, industrie emblématique qui pèse 6,5% du PIB britannique et emploie plus d’un million de personnes. Sa vigueur a fait de Londres la première place financière du monde… jusqu’en septembre dernier. Au total, depuis le référendum de 2016, plus d’un tiers des firmes de la City de Londres a pris pied sur le Continent, d’après une étude d’EY en début d’année. Presque mille milliard d’euros seront transférés à cette occasion (800 milliards de livres, soit 936 milliards d’euros). Deux mille emplois financiers ont déjà été créés, pour l’essentiel à Dublin, Luxembourg, Francfort et Paris – ce qui a sans doute contribué à faire de cette dernière la ville la plus chère d’Europe. Dans le dernier classement mondial des centres financiers établi par GFCI, un think tank londonien, New York se hisse à la première place et Londres se voit talonner par Hong-Kong, alors que Zurich et Francfort se glissent dans le top ten. Quant à Paris, non seulement de très grandes banques comme HSBC et Bank of America l’ont choisie pour s’y établir. Mais d’après Business France, l’Hexagone vient de dépasser la Grande-Bretagne pour devenir – en volume – le deuxième pays européen le plus attractif pour les investissements étrangers.

Que faire ? Cinq actions urgentes…

Ainsi, le Brexit déploie déjà ses effets alors que les négociations sont encore en cours. Comment les entrepreneurs peuvent-ils réagir à la prolongation des négociations, et aux différentes modalités de sortie envisagées ? Leurs options varient évidemment énormément en fonction de l’entreprise, de sa taille, de son marché. Mais quelle que soit la configuration du Brexit, « les entreprises devront intégrer de toutes nouvelles procédures administratives : les douanes, bien sûr, mais aussi des contrôles sanitaires, financiers, de sécurité… » résume Denis Ferrand. Et l’incertitude politique égalise les chances économiques : les prévisions des grands groupes se révèlent stériles. Pour les constructeurs automobiles ce mois-ci, elles sont même devenues contre-productives.

Toutes les entreprises doivent agir dans au moins cinq domaines : les contrats, les douanes, les certificats, la propriété intellectuelle, et last but not least, les salariés. Même si l’on arrive à un Brexit négocié, voire pas de Brexit du tout, elles doivent tout de même contempler le pire : le hard Brexit.

« Et si vous aviez un seul conseil à donner aux entrepreneurs ? »

Avec: 

  • Emmanuel Tricot, avocat à la Cour, associé au cabinet LPA-CGR

Revoir tous ses contrats avec des sociétés britanniques est nécessaire pour de nombreuses raisons : « Il serait souhaitable que le contrat indique laquelle des parties supportera les coûts de droits de douane, les conséquences financières en cas de modification de la législation sur les salariés ou encore les coûts relatifs à des différences de normes applicables aux marchandises. Il est aussi conseillé d’être attentif à la devise applicable : la livre sterling risque d’être malmenée et il est alors intéressant de prévoir une possibilité de changer de devise ou d’opter pour une devise plus neutre ou encore un encadrement conventionnel en cas d’augmentation ou de baisse », explique par exemple Emmanuel Tricot. La terminologie évolue : « Il sera également prudent d’éviter des expressions devenant ambiguës, telles que « territoire européen » ou « législation européenne », à la place de la première, il est désormais avisé de stipuler « territoire de l’UE et le Royaume-Uni » et, à la place de la seconde, « le droit de l’UE tel qu’applicable au jour de la signature du contrat, excluant le droit anglais interne ». Et de nombreuses autres problématiques voient le jour, comme celle du tribunal compétent…

Les douanes ont abondamment prévenu les entreprises que la sortie de l’union douanière entraînera des retards dans la livraison des marchandises. A moins que la Grande-Bretagne ne reste dans l’union douanière, on voit donc, aujourd’hui, peu de cas de figure où il ne faudra pas revoir les délais de livraison avec son client ou son fournisseur… Et il est impératif de se rapprocher de leurs services, explique Marie Lebec: 

« Et si vous aviez un seul conseil à donner aux entrepreneurs ? »

Avec:

  • Marie Lebec, députée des Yvelines, membre de la mission Brexit de l’Assemblée Nationale

La problématique va bien au-delà des délais : les règles de perception de la TVA changeront, et il faudra bien sûr se familiariser avec le rétablissement des droits de douanes. « Les entreprises doivent adapter leur circuit de distribution : la diversification des sous-traitants et des sources d’approvisionnement doit être envisagée pour limiter les effets néfastes de la complexification des échanges » rebondit Emmanuel Tricot.

De plus, la mise sur le marché de nombreux produits est soumise à des certifications européennes. Dans la santé, il s’agit de l’autorisation de mise sur le marché des médicaments et de la certification des sites de production ; dans l’automobile, de l’homologation des types de véhicules ; dans l’agroalimentaire, des certificats sanitaires ; dans l’aéronautique, des certificats des pièces… et ainsi de suite, sans même prendre en compte la dimension militaire et de sécurité. « Si ce n’est déjà fait, il convient d’urgence de faire re-certifier ou re-homologuer les produits auprès des autorités européennes et transférer vers des entreprises de l’Union les dossiers détenus par des succursales britanniques » remarque Emmanuel Tricot, qui rappelle que les problèmes ne s’arrêtent pas là : « Les marques de l’Union européenne enregistrées avant la date du Brexit resteraient valides dans les Etats membres, mais n’auraient plus d’effet au Royaume-Uni à partir de la date de retrait » souligne-t-il par exemple. Une situation encore plus complexe pour les dessins et modèles, qui peuvent avoir été exploités avant le Brexit.

Enfin pour les salariés, une ordonnance de février permettra de recourir à des travailleurs britannique jusqu’à un an à compter de la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Les entreprises pourront donc se retourner. Outre-Manche, cependant, la situation est bien plus floue.

Tous n’en mourront pas, mais tous en sont touchés

« Le Brexit s’attaque aux ressorts profonds de la croissance britannique : l’accès au capital, les gains de productivité et la main d’œuvre mobilisable », poursuit Denis Ferrand. La perspective du Brexit réduit en effet les investissements mais aussi la force de travail. Et sa dimension xénophobe effraie les autres Européens dont l’afflux en Grande-Bretagne ne cesse de se réduire depuis 2016. Le Brexit, quelles que soit la forme qu’il prend, achèvera sans doute de renverser la tendance, provoquant une émigration nette à partir du Royaume-Uni.

Cela semble avoir été le but recherché par de nombreux soutiens du Brexit. Outre la frontière irlandaise, la liberté de circulation des Européens a constitué la principale pierre d’achoppement des négociations. Non sans faire écho à la haine du « plombier polonais » lors du référendum français de 2005, la volonté de certains Britanniques de « reprendre le contrôle sur leur pays » semble clairement se fonder sur les questions d’immigration que l’on retrouve au sein des politiques de Matteo Salvini en Italie à Viktor Orban en Hongrie, et des volontés exprimées par la plupart des partis « populistes » quand ils sont dans l’opposition.

L’Italie et la Grande-Bretagne deviennent ainsi les laboratoires où se forge une politique économique populiste. L’Italie est entrée en récession en fin d’année dernière et la Grande-Bretagne semble n’avoir évité ce sort que grâce aux stocks qu’accumulent ménage et entreprises, par peur des pénuries à venir. « On mine les conditions de l’entrepreneuriat et de la croissance » dénonce Didier Brédy d’Ekinops, qui a cofondé en fin d’année dernière le mouvement EuropeEntrepreneurs. Il veut tenter de porter remède à la fragmentation des marchés européens et recréer ainsi une dynamique sur le Vieux Continent.

Cependant, ces conséquences négatives, ne sont pas – ou pas encore – si désastreuses qu’elles aient un réel impact sur l’opinion publique. La paralysie institutionnelle qui s’est emparée de la Grande-Bretagne ces dernières semaines est bien plus saisissante. «Le problème des démocraties libérales a toujours été de marier consultation et efficacité », conclut Thierry de Montbrial : « La crise britannique montre que le divorce peut devenir radical. Et un régime démocratique inefficace finit par perdre sa légitimité. » La pire des hypothèses, pas seulement pour les entrepreneurs.