Les réformes structurelles, enjeux de larges débats nationaux, sont souvent peu étudiées de manière précise quant à leurs impacts territoriaux. Pour autant, ces derniers sont essentiels et conditionnent fréquemment l’adhésion aux évolutions proposées et la réussite de ces réformes. Ces impacts territoriaux pourraient être objectivés et faire l’objet d’une plus grande transparence, à l’heure où les volontés de développer les initiatives régionales sont fortes.

Les dernières prévisions économiques de la Commission européenne, publiées début février, confirment la bonne tenue de la conjoncture actuelle en zone euro. Cette dernière devrait connaître une croissance économique de 2,3 % en 2018, après 2,4 % en 2017. En 2019, bien qu’en légère diminution, elle devrait atteindre 2,0 %.


Pour autant, ces chiffres masquent des différences importantes entre les pays membres. Avec 2,0 % de croissance économique prévue en 2018, la France pointe en queue de peloton, loin derrière l’Allemagne (+2,3 %), l’Espagne (+2,6 %) ou encore l’Irlande (+4,4 %).

Ce moindre dynamisme de la France dans les périodes de croissance est le pendant d’une plus grande résilience en cas de crise économique. Ainsi, entre 2009 et 2013, la croissance économique moyenne sur cette période de 5 ans a été de +0,4 % en France contre -0,4 % pour l’ensemble de la zone euro et -1,8 % pour l’Espagne. En Allemagne toutefois, la croissance moyenne s’est maintenue à +0,6 % sur cette même période.

Cette moindre sensibilité aux cycles conjoncturels, cette plus faible volatilité économique, sont notamment le résultat d’un consensus économique et social développé au cours du vingtième siècle, en particulier après la seconde guerre mondiale. Il s’agissait alors de limiter les risques d’être exclu de la société, de renforcer les amortisseurs sociaux et d’assurer une protection partagée, au prix parfois d’un dynamisme économique moins prononcé. Les évolutions de ce consensus dictent les réformes structurelles qui viennent modifier le contrat social et entériner les nouvelles priorités partagées par la société.

Pour autant, la France demeure évidemment sensible à des variations conjoncturelles des facteurs économiques. Un exemple classique est celui de la sensibilité de l’économie française au taux de change. Alors que nos voisins allemands se sont positionnés sur des segments de marché où leurs exportations sont moins soumises aux aléas du taux de change de l’euro, en raison notamment d’une qualité reconnue et d’un positionnement favorable le long de la chaîne de valeur, les produits français restent dans l’ensemble (à l’exclusion de certains secteurs dont, par exemple, celui du luxe) sensibles à la compétitivité-prix, négativement affectée par une appréciation de l’euro.

L’euro a été l’une des monnaies les plus fortes au cours de l’année 2017 et reste aujourd’hui à des niveaux élevés, en particulier face au dollar américain (le taux de change est aujourd’hui proche de 1 euro pour 1,22 dollars). Cela peut paraître surprenant en considération des politiques monétaires respectives menées par la Réserve fédérale américaine et par la Banque Centrale Européenne. En effet, alors que la Fed a déjà fortement progressé vers la normalisation sa politique monétaire et la remontée de ses taux directeurs et devrait la poursuivre au cours de l’année 2018, la Banque Centrale Européenne n’a elle pas entamé ce cycle. En suivant la théorie économique, cela devrait plaider pour un affaiblissement de l’euro par rapport au dollar. Cette apparente contradiction est en partie le résultat de la bonne santé économique de la zone euro, mais aussi des efforts de consolidation faits ces dernières années, qui se traduisent par des surplus importants dans certains pays européens. Par ailleurs, sur l’année 2017, la balance commerciale de la zone euro vis-à-vis du reste du monde a atteint 238 milliards d’euros. A l’inverse, les Etats-Unis demeurent dans une situation de déficit prononcé et récurrent. La récente adoption de la réforme fiscale, avec notamment des allègements fiscaux, devrait contribuer à son aggravation sur le court-terme, en augmentant les besoins de financement du Trésor américain sur les prochaines années.

Cette sensibilité de l’économie française au taux de change et les impacts différenciés de ce dernier sur les économies nationales au sein de la zone euro sont souvent mobilisés, à juste titre, pour défendre les nécessités des réformes structurelles en France et favoriser la meilleure insertion du pays dans la compétition internationale.

Pour autant, si les enjeux de telles réformes sont fréquemment discutés à l’échelle nationale, les impacts territoriaux apparaissent moins mis en avant, alors même que les effets locaux sont essentiels et dépendent des spécificités de ces territoires. Ils existent en effet de profondes inégalités entre les territoires français. Au-delà des inégalités économiques, ou encore des capacités différentes en termes d’infrastructures et de formation, l’insertion des territoires dans les flux économiques nationaux et communautaires est également inégale, particulièrement dépendante du positionnement géographique. Les récentes évolutions législatives soulignent même cette importance récemment reconnue en permettant à certaines initiatives locales de se développer et d’être testées avant une application plus large.

De telles approches locales pourraient être renforcées, notamment dans le cadre des réflexions sur les réformes majeures qui sont annoncées pour 2018. En particulier, certaines de ces réformes, sur le transport et les infrastructures par exemple, s’inscrivent particulièrement dans une analyse d’économie géographique et bénéficieraient d’une mise en perspective locale. Les développements technologiques récents permettent à la fois de favoriser ces dynamiques d’expérimentation locale, avec des phases d’essai faiblement intensives en capital, tout en autorisant de nouvelles réflexions sur le positionnement le long de la chaîne de valeur.

A ce titre, une nouvelle réflexion sur des indicateurs communs objectivant l’attractivité des territoires et des critères d’évaluation, à l’image des indicateurs nationaux Doing Business développés par la Banque Mondiale, pourrait être menée à court-terme. Cela soutiendrait l’objectif partagé au sein du pays de promouvoir les initiatives économiques locales et permettrait une meilleure articulation des enjeux locaux au sein des débats nationaux. Enfin, une telle initiative contribuerait à l’amélioration de la pertinence des réformes économiques tout en assurant la promotion des territoires.

Article rédigé par Adrien Tenne, BSI Economics