Dans une « analyse » publiée en septembre 2019 (N° 045), la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques du ministère du Travail (DARES) a fourni un certain nombre d’observations qui prennent, à l’heure de la pandémie et du télétravail contraint, un sens particulier pour celles et ceux qui s’intéressent à l’expérience collaborateur.

En effet, alors que la notion de « care » est plus que jamais au centre des préoccupations, il apparaît que le travail de care, celui du quotidien, non seulement demeure en 2020 une source d’inégalité homme-femme, mais encore qu’il est à l’origine de « reproches » adressés aux femmes. La publication de la DARES a ceci de particulier qu’elle insiste sur cette forme de dégradation très concrète des relations familiales que sont les reproches. Or, il y a fort à parier que la pandémie, loin de venir en atténuer les sources, en accentue plutôt les motifs. Petite démonstration en quatre temps.

Quand les « reproches » sont plus manifestes à l’encontre des femmes parce qu’elles assument la majeure partie du travail de care à la maison
La question de l’équilibre entre la vie personnelle et la vie professionnelle demeure une problématique profondément genrée. Ainsi, « la probabilité de rapporter des reproches de l’entourage est environ 20% plus élevée pour les femmes que pour les hommes. Il semble que la persistance de stéréotypes de genre induise une division marquée des rôles sociaux : les femmes ont la charge du travail domestique et des enfants (…), tandis que les hommes sont légitimes à s’investir principalement dans la sphère professionnelle ».

Culturellement, donc, il semble que tout ait changé pour que rien ne change… depuis les constats initiaux des théories du care (qui remontent aux années 80), selon lesquels le travail de care était majoritairement féminin : « Elles ont toujours en charge, à différents niveaux de responsabilité, l’essentiel des préoccupations et des tâches liées au care », comme le rappellent Patricia PAPERMAN et Pascale MOLINIER dans la préface d’un ouvrage collectif (Contre l’indifférence des privilégiés. A quoi sert le care, C. Gilligan, A.R. Hochschild et J. Tronto, Payot, 2013).

Plus sollicitées que les hommes pour assumer le care du quotidien en sus de leur activité professionnelle, les femmes demeurent donc plus exposées durant la crise que nous traversons. Il y a donc fort à parier que les reproches se sont, hélas, amplifiés… et la charge mentale qui va avec. De nombreux témoignages se sont relayés ces dernières semaines sur ce thème.

Une inégalité homme-femme que renforce l’inégalité des situations professionnelles entre femmes
L’étude rapporte en effet que pour une femme, « le fait d’être cadre semble (…) plutôt protecteur, avec une probabilité de recevoir des reproches de l’entourage réduite de 20% par rapport aux professions intermédiaires ». Et la publication de formuler l’hypothèse selon laquelle « les femmes cadres ont des ressources financières plus importantes qui leur permettent de financer la prise en charge de certaines tâches domestiques et familiales, par exemple la garde des enfants, l’utilisation de pressings, etc. »

Cette inégalité est renforcée par le degré d’autonomie dont jouissent, ou non, les femmes (mais aussi les hommes) : « Les hommes et les femmes déclarant disposer de marges de manœuvre dans leur travail font moins souvent état de difficultés avec leurs proches que les salariés ayant peu d’autonomie ».
De fait, celles qui ont la maîtrise de leur agenda, qui peuvent déléguer et globalement organiser leurs activités, sont moins contraintes que les femmes qui œuvrent à des tâches d’exécution et qui dépendent d’horaires fixes.

On retrouve ici le double paradoxe qui est au cœur de l’éthique du care :
– mettre en lumière le sort des « privilégiés » qui bénéficient du travail de care réalisé par des professionnel(le)s dont ils peuvent se payer les services, versus ces dernières qui, elles, doivent assumer et ce travail de care pour autrui, et les soins propres à leur foyer – tout en gérant les reproches de leur entourage ! Comme le souligne la sociologue Pascale MOLINIER, s’opèrent « des divisions sociales dans le groupe des femmes, toutes les femmes n’étant pas concernées de la même façon par les activités de care ».
– questionner la notion « d’autonomie », puisque celle dont bénéficient les unes dépend de la moindre autonomie et de la vulnérabilité des autres : pour être moins soumise aux reproches, pour jouir à plein d’un certain degré d’autonomie, j’ai besoin de déléguer tout ou partie de mon propre travail de care. L’autonomie se paie donc au prix fort, comme le souligne un autre sociologue, Eric Mace : « Les sociétés modernes (…) prônent l’autonomie comme une valeur commune centrale tout en organisant la dépendance de la plupart à la réalisation de l’autonomie de certains et tout en disqualifiant ce travail de soutien indispensable. »

Tout à la fois source d’inégalités et conséquence de ces mêmes inégalités, la notion d’autonomie est ainsi problématisée d’une façon inédite par les théories du care, alors même qu’elle constitue l’une des pierres angulaires de la plupart des théories managériales.

A ce niveau, la pandémie vient marquer un frein certain au confort inhérent à ce travail de care « délégué, reporté, acheté ». En effet, dans la mesure où femmes de ménage et puéricultrices étaient elles-mêmes confinées (du moins pour une large part), les femmes cadres ont davantage eu à gérer les tensions inhérentes à la conciliation vie professionnelle et vie personnelle. Pour autant, les inégalités de revenus demeurent tangibles si l’on considère la qualité (et la superficie) des espaces domestiques – et le confort de vie et de conciliation qui en découle assez mécaniquement.

Quand les transports du quotidien viennent renforcer ces inégalités
L’enquête souligne enfin l’impact du temps de trajet domicile-travail sur la conciliation vie personnelle / vie professionnelle : « Parmi les salariés dont les trajets quotidiens dépassent une heure, 20% rapportent des reproches de leur entourage, contre 12% pour ceux qui ont moins de 15 minutes de trajet par jour ».

Et, là encore, les femmes sont les premières visées par ces reproches : « Avoir un temps de trajet quotidien de 31 à 60 minutes accroît les reproches de l’entourage pour les femmes, mais pas pour les hommes ».

En ce sens, la pandémie et le télétravail qu’elle impose là où il est possible atténue mécaniquement cette source additionnelle de stress quotidien et le lot de reproches qu’elle suscite – du moins pour certaines femmes. Car, là encore, les « invisibles » qui continuent à œuvrer au service de nos quotidiens (infirmières, hôtesses de caisse, institutrices, puéricultrices, etc.), et qui sont majoritairement des femmes, sont celles qui ont à subir des temps (et des conditions souvent aussi) de transport qui constituent à l’inverse, pour elles, une source supplémentaire de reproches.

Au-delà des reproches, une alerte de santé publique…
Plus grave, le confinement et la période que nous vivons ont des conséquences graves sur la santé des femmes : « C’est une véritable urgence sanitaire », alerte ainsi Claire Mounier-Vehier, cheffe de service au CHU de Lille, qui « tire la sonnette d’alarme sur les effets collatéraux du confinement sur les femmes plus sujettes au stress et donc susceptibles d’avoir un accident cardiaque ».

Ainsi le stress inhérent à cette quête de conciliation constitue-t-il un facteur d’attaque cardiaque chez les femmes, et plus encore pour ces « mères de famille qui ont dû résoudre l’équation compliquée du télétravail et de « faire l’école à la maison pour les enfants, et s’occuper de la maison », souligne la cardiologue.
Comme si les reproches ne suffisaient pas, le cœur des femmes subit de plein fouet les conséquences de la pandémie.