Le petit émirat du Qatar, en « froid » avec ses voisins au premier rang desquels l’Arabie Saoudite, a des intérêts économiques aux quatre coins de la planète notamment aux Etats-Unis et en France.

« Ils ont des tentacules un peu partout, c’est étonnant ». Le propos, empreint de lucidité, émane de Randa Slim, une experte du Middle East Institute, citée par l’AFP. L’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, Bahreïn et l’Egypte ont rompu le 5 juin leurs relations puis fermé toutes frontières aériennes, maritimes et terrestres avec le Qatar, qu’ils accusent de liens avec le terrorisme et de rapprochement avec l’Iran. Ainsi en proie à une guerre diplomatique ouverte avec ses voisins du Golfe, le petit émirat peut néanmoins se targuer d’avoir « pris des positions » un peu partout dans le monde, comme le souligne Randa Slim, et œuvre ainsi, depuis de longues années, à peaufiner sa « diplomatie de l’investissement ». Et ce même si certains accusent ouvertement Doha de financer de terrorisme « à très haut niveau », comme Donald Trump. Pourtant, la semaine dernière, le prestigieux Empire State Building, « monument » célèbre dans toute la planète et symbole de la toute puissance américaine a revêtu les couleurs bordeaux et blanche de la bannière qatari… mais également de la compagnie nationale Qatar Airways. Officiellement cette mise en scène visait à « célébrer » les dix ans de liaisons aériennes entre les deux pays. Mais le timing a de quoi surprendre et interpeller… même si l’explication peut également tenir en une ligne : Doha a discrètement fait l’acquisition d’une participation de près de 10% dans le célèbre gratte-ciel surplombant tout New York pour la modique somme de 622 millions de dollars.

Ainsi va la vie au Qatar qui « déploie » ses ailes un peu partout pour ne pas être tributaire des fluctuations ou des « coups de sang » diplomatiques de ses voisins. « La nation du Qatar, malheureusement, a historiquement financé le terrorisme à un très haut niveau », tempêtait Donald Trump, début juin lors d’une conférence de presse tenue à la Maison Blanche. Une semaine plus tard, le Qatar dégainait « sa riposte » via sa compagnie publique aérienne et bras armé économique Qatar Airways, évoquée plus haut : une prise de participation de 10% de Americain Airways, soit l’équivalent d’un chèque de près de 810 millions de dollars. Dans un document transmis aux autorités boursières américaines, American Airlines a immédiatement répliqué que ses statuts interdisaient à quiconque d’acquérir 4,75% ou plus de ses actions en circulation sans approbation préalable du conseil d’administration saisi par une requête écrite. La législation américaine limite, par ailleurs, les droits de vote d’un actionnaire étranger à 24,9 %… sans toutefois préciser la part de droits de votes revenant à un investisseur détenant 10 % du capital.

En France aussi…

En outre, American Airlines précise également ne pas avoir sollicité cet investissement. Mais la compagnie qatarie ne renonce pas pour autant, soulignant qu’elle envisageait d’acquérir cette participation sur le marché. Récemment Doha a également fait l’acquisition, auprès de Boeing, de 36 avions de chasse F-15 pour la bagatelle de 12 milliards d’euros. Une coquette somme néanmoins dix fois inférieure à celle déboursée par l’Arabie Saoudite, ennemi juré du Qatar, pour un contrat d’armement savamment négocié – et mis en scène – lors de la dernière visite de Donald Trump à Ryad. Sans doute l’une des raisons pour lesquelles l’Arabie Saoudite, par ailleurs deuxième fournisseur pétrolier des Etats-Unis, reste l’interlocuteur privilégié de Washington. Comme rappelé par l’AFP, l’Arabie Saoudite a également promis, lors de cette même visite, un investissement de 20 milliards de dollars dans un fonds d’infrastructures géré par le groupe Blackstone, dont le président milliardaire Stephen Schwarzman est un soutien important de Donald Trump.

Mais les Etats-Unis ne sont pas les seuls à bénéficier de la manne économique du Qatar. La France aussi. Pour rappel, l’émirat possède – via son fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA), plusieurs fleurons, et non des moindres, comme le club de football du Paris-Saint-Germain, les magasins Printemps, la chaîne sportive BeIn Sports, ou encore le prestigieux hôtel Peninsula. Sans compter pléthore de prises de participation dans des grands groupes du CAC 40 comme LVMH, Total, Vinci, AccorHotels ou encore Vivendi. Autre « faveur » faite à Doha, depuis 2008, le Qatar et ses entités publiques sont exonérés d’impôt sur leurs plus-values immobilières effectuées en France. Une situation à laquelle Emmanuel Macron, alors simple candidat à l’Elysée, a déclaré vouloir remédier.  Je mettrai fin, moi, aux accords qui favorisent en France le Qatar. Je pense qu’il y a eu beaucoup de complaisance, durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy en particulier », soulignait le 10 avril dernier le candidat Macron.

Avant lui, d’autres personnalités politiques plaidaient pour une remise à plat de ladite convention fiscale ; ce fut notamment le cas de Nathalie Goulet, sénatrice UDI et présidente du groupe d’amitié France-pays du Golfe, pourfendeuse de longue date de cette convention. “Depuis 2009”, nous précise-t-elle, soit moins d’un an après sa mise en place. « Il faut remettre sur la table cette convention fiscale entre la France et le Qatar, parce que les circonstances ont changé. Cela fait longtemps que je le dis, cette convention fiscale avec le Qatar fait de la France un paradis fiscal », a notamment souligné l’élue. Lors de son fugace passage Place Vendôme, François Bayrou s’était élevé contre les avantages fiscaux du Qatar en France. Ayant quitté le navire gouvernemental depuis, le dossier n’est pas remonté à la surface et Doha continue de tisser sa toile au sein de l’économie hexagonale.