Devrions-nous écouter les économistes pour élaborer nos politiques publiques? Le lauréat du prix Nobel d’économie Paul Romer a paradoxalement des doutes. L’ancien économiste en chef de la Banque Mondiale, pionnier de la théorie de la croissance endogène, a montré comment la connaissance pouvait fonctionner comme moteur de la croissance à long terme. Retour pour Forbes avec Paul Romer sur l’influence des économistes sur nos politiques publiques.

 


Philippe Branche : Vous avez reçu votre Nobel en 2018. Quel impact votre prix a-t-il eu sur votre vie?

Paul Romer : Obtenir un prix Nobel, c’est comme obtenir un nouvel emploi. Vous êtes invité à de nombreux événements honorifiques tout en bénéficiant d’avantages. C’est essentiellement une activité où vous devenez une voix pour les sciences et le progrès. Je m’attache actuellement à réduire l’influence des économistes sur les politiques publiques. De nombreux économistes ont en effet guidé les politiciens et les décideurs publics conduisant à des décisions préjudiciables. Les pouvoirs et le respect accordés aux économistes ces dernières années ont fait beaucoup de tort.  À mon avis, cette crédibilité n’était pas fondée.

Avez-vous un exemple d’économiste que nous n’aurions pas dû écouter?

Paul ROMER : Je vais donner un exemple : Alain Greenspan. Il n’était pas économiste mais membre d’une secte. C’était une énorme erreur de suivre ses avis. Son culte d’un marché totalement libre n’était aucunement justifié. Je me souviens qu’il prononçait régulièrement des discours sur la façon dont le secteur financier ne pouvait pas être réglementé. Dans ce cas, il vaut mieux que les politiciens ignorent les économistes. Personne ne devrait jamais plus obtenir l’influence qu’Alain Greenspan a atteinte. À titre d’information, je ne le connais pas personnellement, mais il est un parfait exemple de la raison pour laquelle les systèmes financiers ont fait tant de mal depuis quelques années.

Comme vous êtes également économiste. Devrions-nous alors vous écouter?

Paul Romer : Il ne faut jamais écouter quelqu’un qui dit « je sais ce qui est juste» ou prétend savoir à quoi devrait ressembler la société. Un économiste n’a pas la réponse à ces questions. Les économistes ne devraient jamais utiliser l’autorité des sciences économiques pour étayer une politique spécifique.

Vous avez été récompensé pour l’application concrète de vos théories sur l’innovation et la croissance endogène. Croyez-vous que le progrès soit infini?

Paul Romer : Le progrès peut être infini. Nous devons prendre les bonnes décisions pour que cela soit possible. Je crois fermement que nous n’épuiserons jamais toutes les découvertes possibles. Le principal problème est que tout le monde veut une croissance sans changement! Schumpeter est resté célèbre pour le concept de destruction créatrice. Je ne suis pas un grand admirateur de ce concept, car je le vois souvent utilisé aujourd’hui pour justifier l’inefficacité d’une politique publique. Les politiciens se cachent derrière le concept de Schumpeter pour s’acquitter de leurs erreurs. Je reste pourtant un fervent partisan de la croissance par l’innovation. La vraie question sous-jacente est de savoir quel type de croissance cette innovation va créer.

Qui et qu’est-ce qui stimule l’innovation?

Paul Romer : Le gouvernement devrait avoir la charge de la stimulation de l’innovation. Et ils détiennent un outil efficace qui est la réglementation. Aujourd’hui, la réglementation a souvent une connotation négative alors qu’il s’agit souvent de la solution: c’est en réglementant que l’on protège l’environnement. Pour le dire simplement : l’investissement dans le capital humain, l’innovation et la connaissance sont des contributeurs essentiels à la croissance économique et c’est là l’essence de la théorie de la croissance endogène. Cette expansion n’est pas seulement un phénomène quantitatif mais aussi qualitatif, car ce n’est pas en faisant plus de l’ancien que la croissance se produit ! En termes d’applications concrètes, l’innovation peut être l’application d’une idée : j’aime l’exemple des couvercles du Starbucks Coffee. L’entreprise avait auparavant trois tailles de couvercles de gobelets Venti/Grande/Tall. Mais un jour, le management a décidé d’harmoniser la taille des couvercles pour tous les gobelets. L’application de cette simple idée a permis de réduire la quantité de stock mais aussi le coût unitaire des couvercles.

« Vous pouvez additionner autant de diligences que vous voudrez, vous n’obtiendrez jamais un chemin de fer.» Schumpeter, comme Paul Romer, soulignait déjà que la croissance — ou évolution comme il préférait la désigner — n’est pas seulement un phénomène quantitatif mais aussi qualitatif.

Vous êtes reconnu pour l’application concrète de ses théories et pour conseiller les pays à l’échelle macro-économique. Quel conseil donneriez-vous aujourd’hui au gouvernement français?

Paul Romer : Lorsqu’il s’agit de faire des prévisions, j’aime utiliser l’image suivante : un pilote aux commandes d’un avion. Le pilote ne peut pas savoir s’il va avoir un accident, mais il peut toujours avoir un plan si le moteur tombe en panne. De même, nous devons avoir un plan pour faire face aux chocs exogènes. La France a besoin aujourd’hui d’un programme pour stimuler la consommation et encourager les échanges commerciaux à l’intérieur de l’Union Européenne. La France, par sa taille, ne peut seulement dépendre de son marché intérieur et est de plus en plus tributaire des échanges commerciaux européens – près de 59 % des exportations françaises en 2019 était avec l’Union Européenne. Autrement dit, l’économie française et celle de l’Union Européenne ont un destin commun. La France affiche d’ailleurs pour la première fois depuis six ans une croissance supérieure à la moyenne de la zone euro — 1,3 % pour 2019. En France, la résistance de la demande, moteur de la croissance actuelle, tient beaucoup à l’amélioration du marché du travail par suite des réformes structurelles du gouvernement. Ce dernier devrait enfin continuer à encourager les investissements durables comme prévus dans le Green New Deal qui ambitionne de faire de l’Union Européenne le premier continent neutre en carbone d’ici 2050.