[Replay de décembre 2016] Après plusieurs incursions dans l’univers des nouvelles technologies où il a connu de nombreuses réussites, avec notamment la vente de ses deux sociétés (PhoneValley et Scroon) respectivement à Publicis et BlackBerry pour plusieurs millions de dollars, Alexandre Mars, via son « entreprise sociale » Epic Foundation se consacre désormais aux autres, et plus précisément aux jeunes, de 0 à 25 ans, nés « du mauvais côté de la barrière ». [Mise à jour d’août 2017] Il est aujourd’hui président du comité Sport et société Paris 2024

Comment bascule-t-on du business – sa vie trépidante et « ses coups d’éclat » – à la philanthropie ? Avez-vous ressenti une certaine lassitude vis-à-vis du milieu des affaires ?


Les succès que j’ai connus, que vous évoquez en préambule, m’a permis d’obtenir une certaine forme de liberté et disposer de ressources financières suffisantes pour atteindre « l’étape d’après », en l’occurrence mettre ma réussite au service des autres. Mais, pour répondre à votre question, je n’ai ressenti aucune lassitude dans le business. Je suis un entrepreneur né et mon objectif était d’avoir un impact sur la société et sur la vie des autres. Je ne me suis pas réveillé un matin en me disant qu’il fallait que je fasse autre chose. C’est davantage une continuité, une volonté que j’ai chevillée au corps depuis ma prime jeunesse. J’ai, certes, travaillé très dur, mais j’ai également eu la chance d’avoir « le bon âge » quand internet a émergé. Et j’ai toujours eu cette idée à l’esprit : réussir pour protéger les gens que j’aime, dans un premier temps, avant d’aider plus largement les autres.

Vous soulignez qu’il s’agit d’un engagement au long cours qui a germé dans votre esprit « très tôt ». Quel a été l’élément déclencheur ?

J’ai toujours eu à cœur d’aider la communauté et cela a commencé dès mon adolescence. J’étais délégué de ma classe au collège puis au lycée. Avec l’ambition d’avoir une oreille attentive aux préoccupations et aux doléances des uns et des autres. Cela a toujours été un fil rouge de mon existence mais j’ai dû travailler sans relâche. Je pensais, au départ, que réussir ne serait qu’une formalité. Quand j’avais 20 ans, j’étais persuadé qu’en trois ans, j’allais devenir le prochain Bill Gates. Mais c’est beaucoup plus compliqué que cela. Je suis resté concentré, j’ai fait beaucoup de sacrifices, monté des boîtes dans l’ombre, réussi à les vendre, mais j’ai également bénéficié, comme je le disais, de l’alignement des planètes à plusieurs reprises. Mais je ne me suis jamais laissé griser, je me suis toujours dit « un jour je vais utiliser tout cela pour tenter de lutter contre les inégalités ». J’étais persuadé que ce moment allait arriver et cela fait désormais partie de mon quotidien depuis quelques années.

Que connaissiez-vous du monde de la philanthropie avant cela ?

Strictement rien. Alors, en bon entrepreneur, j’ai décidé de faire mon étude de marché. Je suis allé frapper à différentes portes, dont celle de la fondation Bill & Melinda Gates, voir plein de gens pour leur poser plein de questions pour savoir comment cela fonctionnait. Je continuais de diriger mes entreprises mais dès que j’avais un peu de temps je consultais et rencontrais des philanthropes, des entrepreneurs sociaux, des responsables gouvernementaux. Puis, il y a trois ans, j’ai vendu ma dernière entreprise et je suis parti faire le tour du monde avec ma femme et nos enfants. Cela m’a permis ainsi de poursuivre de manière encore plus assidue mon étude de marché aux quatre coins de la planète, que ce soit à Oulan-Bator, Sydney, Moscou et dans de nombreux endroits.

Pour donner corps à vos différents projets, vous vous appuyez sur votre structure baptisée « Epic Foundation » qui est ce que l’on peut appeler une « entreprise sociale ». Pouvez-vous nous en dire davantage ?

Nous sommes une start-up philanthropique qui n’a pas de modèle économique. Aujourd’hui, nous avons cinq bureaux dans le monde (Paris, New York, Londres, Bangkok et San Francisco). Nous ne sommes pas rémunérés sur nos activités. Si demain, vous signez un chèque de 50 euros ou de 10 000 euros à l’ordre d’Epic Foundation, 100% de cette donation ira directement aux organisations caritatives que vous aurez choisies. En revanche, il faut pouvoir payer toute mon équipe, mes voyages etc. J’investis donc, sur mes propres deniers, à hauteur de 2 millions de $ par an. C’est le prix à payer pour avoir un modèle « pur », car nous ne faisons pas cela pour l’argent mais pour changer la trajectoire de tous ces jeunes qui ne sont pas nés du bon côté de la rivière ou de la frontière. Il fallait également faire un gros travail de pédagogie auprès des gens. Parmi ceux qui donnent à des œuvres, 95% d’entre eux, si on leur pose la question de savoir s’ils ont suffisamment donné, vont répondre « non »… en ajoutant, dans la foulée » « mais j’aurai aimé faire plus ». Trois choses les freinent : trop de choix dans l’offre proposée avec une myriade d’associations dans tous les domaines, un problème de confiance (cf scandale de l’Arc) et, enfin, un manque de temps.

Comment, dès lors, parvenir à renouer avec « un cercle vertueux » ?

Chez Epic, nous avons décidé de réfléchir différemment pour répondre à ces problématiques. Par exemple, pour remédier au problème de « sélection », nous faisons un minutieux travail de fourmi. Au début de cette année, nous avons reçu 1 900 dossiers de candidature d’organisations, spécialisées dans l’enfance et l’éducation dans leur plus large acception, désireuses d’intégrer notre réseau, et nous avons alors passé six mois à sélectionner seulement 1% d’entre elles. Elles devaient, pour cela, répondre à 45 critères, ce qui laisse une idée sur la qualité des organisations finalement retenues. Après cela, nous proposons trois canaux de distribution, en l’occurrence les personnalités disposant d’une surface financière (chefs d’entreprise, financiers, chanteurs, acteurs, athlètes) et les entreprises (RSE, Fondation d’entreprise…). Nous avons, en quelque sorte avec ce travail de tri, « mâché » le travail à toutes ces personnes qui ne savent pas à qui s’adresser pour donner. Deuxième canal : notre plateforme grand public qui verra bientôt le jour et qui s’appellera « Epic Generation ». Nous voulons également démocratiser le don. Enfin, troisième canal : les synergies avec les pouvoirs publics (mairies, gouvernements) également désireux de mieux investir et d’avoir accès à l’innovation sociale touchant la jeunesse et l’enfance dans le Monde. Nous avons décidé de changer la vie de millions de jeunes et d’enfants dans le monde via une approche « très business ».

Quid du problème de confiance, à savoir comment être certain que les dons « financeront » réellement la cause choisie ?

Pour cela aussi, nous avons développé une solution, en l’occurrence un outil de « tracking ». Cette application de traçabilité permet aux donateurs de suivre le processus et savoir ce qu’il se passe. On peut savoir ainsi combien de jeunes ont reçu leur vaccin en Afrique de l’Est ou encore savoir combien de jeunes ont trouvé un refuge pour ne pas passer la nuit dehors à Harlem. Le but est de donner accès à l’information. Nous misons également beaucoup sur le « retour d’expérience ». Nous encourageons régulièrement les donateurs à visiter les organisations, que ce soit à Montreuil, à Vénissieux ou dans les favelas de Rio. Mais pour ceux qui ne peuvent pas forcément se déplacer, nous avons filmé le travail au quotidien des organisations, où qu’elles se trouvent, en réalité virtuelle pour expliquer pourquoi le don est essentiel.

Hormis les échanges que vous pouvez avoir avec des personnalités ou des institutions, quelles sont vos relations avec l’entreprise, milieu que vous connaissez parfaitement bien ?

Nous encourageons particulièrement le « mouvement du pourcentage ». Nous allons à la rencontre des entreprises, sans distinction de taille et de chiffre d’affaires, en leur disant qu’il faudrait qu’elles donnent 1% de leur profit. De gros fonds de capital risque comme Idinvest ou Breega Capital sont également dans cet état d’esprit. Il ne faut jamais donner sous la contrainte, mais il faut donner. C’est tout le message porté par la Fondation Epic. Etre à l’avant-garde d’un mouvement qui veut faire collectivement plus. Dans un système comme le nôtre où les gouvernements n’ont plus le temps ni les moyens de répondre à tous les défis, j’estime que c’est à nous, société civile, de prendre les choses en main. Et l’entreprise peut jouer un rôle clé. La génération des « Millennials » qui arrive sur le marché du travail veut travailler pour avoir du succès mais également donner du sens à son travail. Les DRH me le disent souvent : la troisième ou quatrième question que nos futures recrues nous posent ne concernent pas l’environnement de travail ou la taille du bureau mais plutôt : « je vais travailler dur pour vous mais qu’allez-vous faire du succès que je vais vous apporter ? ». La génération Y veut autre chose. Il faut mettre en avant le succès et ne pas s’en cacher. En revanche, le succès ne sert à rien, s’il n’est pas partagé.