Éclipsés par les troubles actuels concernant la Chine dans la plupart des conversations sur les placements, les marchés émergents ont récemment commencé à offrir des intérêts divers et variés. Jusqu’à il y a quelques années, ces marchés par ailleurs dissemblables agissaient plus ou moins tels un bloc.

Les investisseurs négociaient ce qu’ils appelaient les marchés BRIC, regroupant des pays aussi divers que le Brésil et la Russie, ou l’Inde et la Chine. Les newsletters les décrivent, eux et d’autres marchés émergents plus modestes, comme une unité analytique. Cela n’a jamais été une approche fiable, malgré sa grande popularité. Mais à présent, il est devenu impossible de procéder ainsi. Les composants de l’indice des marchés émergents ont commencé à bouger dans différentes directions, rendant la pratique de l’investissement en bloc particulièrement malavisée.

L’approche de l’investissement en bloc, malgré ses inconvénients analytiques, a tout de même fonctionné pendant de nombreuses années. Des divergences entre les marchés émergents avaient lieu de temps en temps, mais quatre considérations majeures ont plus ou moins réussi à imposer un mouvement commun. Premièrement, ces marchés partageaient tous d’énormes potentiels de développement offrant un avantage à la hausse sans équivoque. Deuxièmement, ils comptaient tous sur la puissance des économies développées. En tant que principal marché pour les produits des économies émergentes, qu’il s’agisse de matières premières ou de produits manufacturés, les économies développées solides offraient de meilleures perspectives immédiates pour toutes les économies émergentes. Troisièmement, les économies développées leur fournissaient également la principale source de capital d’investissement, créant ainsi dans les marchés émergents une sensibilité aux conditions financières des pays développés. Du fait que la plupart de la dette des marchés émergents était calculée en dollars, la vigueur de cette monnaie rendait plus difficile pour ces marchés de respecter leurs obligations, faisant de cette monnaie la quatrième influence commune sur les marchés émergents.

Ces considérations ont influé sur chacun de ces marchés de la même façon, voire uniformément. La Chine était dominante, à environ un tiers de l’indice. La Corée du Sud et Taïwan, qui représentaient à elles deux près d’un quart de l’indice, ont en effet divergé, mais on pourrait soutenir qu’elles étaient trop développées et donc trop indépendantes pour faire partie de ce groupe. L’Inde et le Brésil, se situant ensemble au-dessus de 15 % de l’indice, et bien qu’étant des économies très différentes entre elles et vis-à-vis de la Chine, évoluaient néanmoins en une sorte de tandem avec ces influences majeures, tout comme l’ont fait la multitude de marchés représentant 16 % de l’indice. Sans surprise, ces marchés se sont écrasés ensemble lors de la crise financière et la grande récession de 2008-2009. Ils ont tous perdu du terrain au cours de la lente reprise décevante qui a suivi aux États-Unis et des mauvaises performances économiques imposées à l’Europe en général par les difficultés financières de la zone euro. La vigueur relative du dollar à l’époque n’avait guère amélioré la situation.

Après 2016, la chance a commencé à sourire aux marchés émergents, toujours comme un bloc. Le dollar s’est stabilisé sur les marchés des changes. Bien que le vote sur le Brexit au Royaume-Uni ait créé l’incertitude en Europe, plusieurs économies clef, dont l’Allemagne et le Royaume-Uni, ont montré une amélioration de leurs taux de croissance. L’économie américaine, surtout en 2017, s’est sensiblement accélérée. De la mi-2016 à la mi-2018, l’indice boursier (en dollars) des marchés émergents a gagné près de 80 %. Mais à partir de la seconde moitié de l’année 2018, le début de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine a émoussé cette tendance générale à la hausse et a permis aux marchés émergents de l’indice de prendre des chemins radicalement différents. La Chine en a souffert et a entraîné l’indice global dans une baisse d’environ 25% entre la mi-2018 et la mi-2019 ; mais ce n’était qu’une partie de l’histoire, car la souffrance de la Chine a profité à de nombreuses économies plus modestes, notamment en Asie.

Les taxes d’importation que les États-Unis ont appliquées aux produits chinois ont placé la Chine en désavantage concurrentiel face à l’Inde, par exemple, mais également face à beaucoup d’autres économies émergentes. Les entreprises américaines, au lieu de payer les tarifs majorés imposés aux produits chinois après septembre 2018, ont commencé à s’approvisionner ailleurs en Asie et également en Amérique du Sud. Dans le même temps, les entreprises chinoises, qui envisageaient déjà la délocalisation à l’étranger en raison de l’augmentation des salaires dans leur pays, ont vu dans ces nouvelles taxes une raison de finalement oser déménager dans d’autres pays tels que le Vietnam, le Cambodge ou l’Indonésie, où elles pourraient également contourner les taxes américaines. Mais ces relocalisations ont un arrière-goût de ruse. Les marchandises sont toujours produites en Chine et passent ensuite simplement par ces autres économies avant d’être envoyées aux États-Unis. Cette pratique profite néanmoins à ces économies modestes et promet par ailleurs une complète transformation de la production à l’avenir. Bien que les prix sur certains de ces petits marchés n’aient pas encore pleinement reflété les avantages qu’ils ont obtenus aux dépens de la Chine, les changements au sein de l’indice sont néanmoins évidents. Alors que l’indice boursier chinois se morfond, les indices du Vietnam et de l’Indonésie ont augmenté, tout comme celui des Philippines.

Plus récemment, la politique monétaire américaine a été prise en compte dans l’équation. Après le début du mois de juin, lorsque la Réserve fédérale a commencé à évoquer une réduction des taux d’intérêt, les marchés du monde entier ont commencé à prévoir une baisse de la valeur en devises du dollar. À tout le moins, la perspective de la baisse américaine des taux a étouffé les craintes que le dollar gagne en valeur alors que la Banque du Japon et la BCE ont procédé aux réductions des taux qu’elles avaient promises. Puisque la Chine ne possède presque pas de dette en dollar, il n’y a pas eu de soulagement sur ce marché à la perspective de gains en dollars. Mais sur ces autres marchés plus petits, cela a beaucoup compté et a renforcé leur tendance à surpasser la Chine.

Même dans le cas où les États-Unis et la Chine signeraient un accord commercial demain, les marchés émergents ne sont pas susceptibles de retourner à leur ancienne attitude de bloc. Pour commencer, la Corée du Sud et Taïwan se sont tellement développées qu’elles ont à présent bien peu de choses en commun avec la plupart des autres marchés de l’indice. Ces économies sont bien entendu toujours très prometteuses, mais pas de la même manière que les actions des économies sous-développées. La Chine a elle aussi commencé à perdre ses qualités de marché émergent. Elle a entièrement exploité les évidentes opportunités de développement d’une économie émergente. Même un accord commercial généreux, bien que peu probable, ne permettrait pas à la Chine de retrouver son rythme de croissance extraordinaire d’il y a seulement quelques années. En outre, un accord avec Washington ne rendra probablement pas à la Chine ses anciens avantages concurrentiels. Même en l’absence de taxes d’importation, les augmentations de salaires de cette économie continueront à encourager les entreprises à se tourner vers des économies plus modestes en Asie et ailleurs. Des occasions continueront de se présenter dans les marchés émergents – dans les représentants les plus développés et en particulier chez les membres moins développés de ce groupe – mais l’époque du mouvement de bloc est bel et bien terminée.