Hélène Campourcy a expérimenté et exécuté pendant plus de 20 ans sa vision de l’expérience client, de la transformation digitale et organisationnelle, des fusions-acquisitions et de l’innovation dans différents environnements industriels, internationaux et multiculturels avant de créer Umantex. Convaincue que l’innovation responsable dans un esprit « maker » est une nécessité pour les entreprises en période de crise, elle partage ici sa perception et son analyse de la situation, et sa vision de l’innovation.

En tant qu’administratrice de plusieurs entités, quelle est votre analyse du contexte actuel ?


Nous vivons une crise exogène dont le fait générateur est la transmission du virus Covid-19. C’est une déferlante partie de Chine et qui a avancé de continent en continent, mettant 2,7 milliards de personnes en confinement et un tiers de la production du monde en arrêt. Ce n’est pas une crise comme celles que nous avons l’habitude de voir. Elle ne concerne pas une entreprise, un secteur ou un pays, mais les entreprises du monde entier.

Cette situation a amené beaucoup d’entreprises à s’endetter. Elles ne produisent plus ou alors beaucoup moins. D’autres ont externalisé leur savoir-faire, donc une partie de leur valeur, perdant ainsi leur souveraineté en devenant dépendantes. Elles sont aujourd’hui confrontées à une destruction de valeur qui les fragilise.

Plus que jamais nous sommes entrés dans un monde VUCA : Volatilité, Incertitude, Complexité, Ambiguïté.

Les stratégies comme les priorités et les projets changent rapidement. La crise actuelle pose les questions de la gouvernance, du redémarrage, des décisions à prendre ou de la survie de l’entreprise. Ces questions sont d’autant plus légitimes que la crise a aussi montré nos faiblesses (plan de continuité, process internes, production, supply chain…).

Quelle est votre vision de l’innovation dans cette phase de POST-COVID-19 ?

Il est indispensable d’être imaginatif, de se réinventer, de réévaluer et réaliser certains métiers différemment, de revoir les business model, ainsi que la façon de produire et de distribuer les produits. Il faut aussi réfléchir à des offres « juste prix » pour répondre à de nouvelles attentes, à un pouvoir d’achat qui a été bousculé, voire modifié.

Nous allons aussi devoir composer avec les réactions cognitives générées par cette crise sur nos collaborateurs. Les liens ont été affaiblis par le confinement et la distanciation, mettant les collaborateurs en vulnérabilité. D’autres collaborateurs ont fait preuve de prise d’initiative et de solidarité en se mobilisant. Dans tous les cas, cela va changer la façon d’appréhender l’entreprise, et même le rapport des collaborateurs à l’entreprise, à l’environnement et à la façon de travailler.

Dans cette situation, le discours d’innovateurs auprès de la gouvernance est d’encourager l’accélération, l’innovation, l’investissement au bon endroit, le renouveau… Il s’agit de sortir du cadre, de se surpasser pour se réinventer en apprenant à s’inspirer de l’agilité et de l’esprit développés par les startups. 

Dans le passé, on a souvent constaté que la plupart des vraies innovations inclusives, humanistes voire progressistes naissaient dans les périodes de crise. L’innovation responsable n’est plus une option mais une nécessité impulsée par les événements du monde extérieur qui nous obligent à sortir de notre zone de confort. D’ailleurs, les entreprises qui sont sorties en position de force et ont gardé leur avantage concurrentiel sont celles qui ont continué à innover et ont poursuivi leurs investissements.

Les gouvernances devraient appréhender cette situation comme une opportunité pour repenser le rôle de l’entreprise, sa mission, son engagement social et sociétal, la position des ressources dans l’entreprise qui demanderont sûrement à apprendre différemment et à revoir les modes de travail. Il est important également de s’ouvrir à de nouvelles formes de relations avec les clients, les partenaires et l’écosystème de façon à se réinventer. Cependant, l’innovation ne se décrète pas. On ne révolutionne pas son activité en mettant uniquement des millions d’euros sur la table.

Il convient surtout de s’appuyer sur les ressources existantes en faisant confiance aux forces vives de l’entreprise, ses Hommes et leur créativité, en apportant des solutions pragmatiques aux différentes situations, bref en s’inscrivant dans une démarche d’innovation.

Pensez-vous que l’innovation repose sur des facteurs d’influence ?

De ma perception, il existe plusieurs facteurs influents sur l’innovation en temps de crise. J’en distingue principalement trois.

  1. La résilience : les entreprises résilientes ont une approche différente vis-à-vis de leurs collaborateurs qui sont devenus des capteurs de signes de fragilité. La résolution de ces faiblesses en innovant en mode « maker » permet de garantir la continuité de service, de raccourcir la chaîne de production et d’arbitrer entre les risques et les coûts.
  2. La quête de sens : innover avec une éthique responsable va prendre tout son sens. Avec cette période COVID-19, chaque gouvernance devra redéfinir l’état de l’art de l’innovation responsable.Si nous prenons l’exemple de l’innovation managériale, le leadership va sûrement évoluer. Les dirigeants ne vont peut-être plus décider seuls mais s’appuyer sur l’intelligence collective, composée d’experts multidisciplinaires. Cela consiste aussi à changer la capacité à résoudre les problèmes en utilisant ce que nous avons déjà et à créer de la valeur au sein d’une démarche qui donne du sens au travail des collaborateurs.
  3. La souveraineté : elle garantit la pérennité de notre activité et sa maîtrise. Les gouvernances vont certainement suggérer une phase de refondation nécessaire à la plupart des entreprises. La recherche de la performance se concrétise en innovant sur toute la chaîne de de valeur de l’entreprise, en adaptant une approche écosystémique et en s’autorisant à cannibaliser son propre modèle pour obtenir une croissance plus rapide.

Comment les entreprises peuvent-elles encore innover dans cette période de crise ?

Face à ces facteurs d’influence, la première démarche est d’identifier où est la valeur ajoutée de et dans l’entreprise. Il faut définir la façon d’utiliser au mieux les ressources pour se réinventer, comment faire mieux ou plus avec moins, ou du moins avec l’existant, pour créer une nouvelle valeur ajoutée en partant des besoins et des usages des clients, des collaborateurs et de l’écosystème. On peut parler ici d’innovation responsable. Nous devons réapprendre à démarrer petit, bouger vite pour faire face à la concurrence, aller à l’essentiel pour être efficace, décider vite, échouer vite et recommencer jusqu’à résoudre ou réinventer les solutions qui répondent aux priorités de l’entreprise, et les exécuter en grandeur nature. Soyons clair : il ne s’agit pas à ce stade de changer son organisation mais bien d’instaurer une discipline méthodologique comme Movemakers ou celle de umantex qui favorise la créativité pour réconcilier créativité et proposition de valeur et faciliter l’exécution dans un esprit maker, avec pragmatisme, simplicité, rapidité et efficacité.

J’avance quatre recommandations pour continuer à innover quelles que soient les structures concernées.

  1. Instaurer l’intelligence collective : l’un des modus operandi est d’avancer avec une petite équipe multidisciplinaire. En référence à Jeff Bezos, la bonne taille est une équipe que l’on pourrait nourrir avec 2 pizzas. Il faut faire confiance à cette équipe en la laissant autonome et décisionnaire dans ses choix. Son seul objectif est de résoudre des problématiques identifiées, les corriger, les améliorer ou les réinventer.
  2. S’inscrire dans une forme d’innovation frugale : faire avec les ressources existantes de l’entreprise. Qui dit frugal dit aussi budget limité dans un premier temps. Les startups n’ont pas de budget conséquent, ce qui ne les empêche pas de disrupter des industries car elles ont des idées et de la volonté. 
  3. Mettre l’expérience client au cœur du dispositif : Leur point de départ est l’expérience client et l’expérience collaborateur. Elle permet de capter les usages et les expériences, et d’écouter les clients, les collaborateurs et les acteurs de l’écosystème pour mieux les comprendre, définir les vrais besoins et se concentrer sur les solutions adéquates.
  4. Instaurer un Esprit maker : une idée ne vaut rien sans l’exécution. L’équipe doit pouvoir fonctionner en mode « maker ». Les solutions doivent très rapidement se concrétiser en prototype afin d’être testées, ajustées et implémentées dans la chaîne de valeur de l’entreprise.

Pour conclure ?

Quand on doit changer, on doit réapprendre, être agile et aller vite car le temps n’est pas notre allié. Il faut aller à l’essentiel pour être plus efficace et surtout remettre l’humain au cœur de la transformation, qu’il soit client, collaborateur ou partie prenante de l’écosystème de l’entreprise.

Plus que jamais, l’innovation est indispensable pour trouver de nouveaux leviers de performance et de croissance. C’est d’ailleurs ce qui m’a motivée il y a 5 ans pour fonder Pink Innov, une association qui rassemble plus de 200 femmes et hommes de l’innovation. Elle organise régulièrement des ateliers avec comme objectifs intégrer l’humain, transformer le business, désigner le durable et explorer les technos …et de favoriser l’innovation responsable.