La crise sanitaire a aggravé les inégalités. En particulier en ce qui concerne les femmes surexposées dans les emplois précaires et les secteurs en difficulté, qui sont nombreuses à avoir perdu leur travail ou à travailler moins. Avec l’éga-conditionnalité, le Haut Conseil de l’égalité entre les femmes et les hommes milite pour que les fonds publics soient utilisés en amont afin d’éviter les inégalités.
Décryptage avec sa présidente, Brigitte Grésy.

 

Les femmes sont-elles les victimes collatérales de la pandémie ?

BRIGITTE GRÉSY : On a eu ce rêve utopique que le confinement à la maison créerait une sorte de configuration parfaite femme-homme, où ces derniers, comme par miracle, verraient à quel point la vie domestique est difficile et qu’il y aurait un partage de la charge mentale et émotionnelle. Il n’en est rien ! Le télétravail qui s’est ajouté à la répartition des tâches domestiques a aggravé la situation avec des femmes qui n’ont plus eu un centimètre ou une minute pour elle. Une situation confirmée par l’enquête de l’Ined (2021) sur les conséquences de la pandémie sur le travail et ses aménagements : 15 % des femmes contre 41 % chez les hommes ont disposé d’un espace dédié pour travailler. Enfin, 35 % des femmes étaient au bord du burn-out en fin de confinement.

 

On est loin de « la chambre à soi » de Virginia Woolf…

B.G. : Oui, cette grande inégalité du partage du temps et des espaces a non seulement pesé sur la santé mentale des femmes mais aussi sur les conditions de leur productivité au travail. Il faut rappeler que partir de chez soi travailler était pour les femmes une victoire d’émancipation. Celle-ci est désormais menacée par le télétravail s’il n’est pas bien géré. Il y a un retour en arrière très fort.

 

Quelles sont les principales menaces de la crise économique de la pandémie pour les femmes ?

B.G. : Il y a trois observations majeures. La première est qu’on assiste globalement à la destruction de l’emploi féminin avec une salariée (en intérim ou en CDD) sur deux qui ne travaillait plus après le confinement. Les emplois précaires – qui sont la variable d’ajustement des entreprises pour faire face à la crise – sont occupés majoritairement par les femmes, à 60 % pour les CDD et 83 % pour les temps partiels. L’OIT(1) révèle que 255 millions d’emplois ont été supprimés en 2020.

 

” ON ASSISTE GLOBALEMENT À LA DESTRUCTION DE L’EMPLOI FÉMININ AVEC UNE SALARIÉE (EN INTÉRIM OU EN CDD) SUR DEUX QUI NE TRAVAILLAIT PLUS APRÈS LE CONFINEMENT.” 

 

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Quelle est la deuxième observation ?

B.G. : Les métiers non destructibles, c’est-à-dire ceux du care (le soin, l’éducation…) qui présentent désormais une très grande exposition au risque, sont sous-valorisés. On peut s’interroger sur la hiérarchisation de valorisation des différents métiers dans notre société. Pourquoi valorise- t-on très fortement les métiers du codage, par exemple, qui nécessitent des compétences parfois assez répétitives ? Alors que les métiers du soin qui exigent des compétences relationnelles et de gestion du conflit bien plus fortes sont plutôt sous-valorisés ? Plutôt qu’une prime à verser aux infirmier(e)s, il faudrait revaloriser ces métiers en travaillant sur une nouvelle classification de nos critères : même si l’utilité sociale du numérique est importante, on a une pondération des métiers qui vont à l’envers de leur poids de compétences.

 

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Une classification équitable est-elle aussi importante qu’une rémunération égale ?

B.G. : Oui, la proposition de loi(2) de Marie-Pierre Rixain repose sur l’équité salariale, c’est-à-dire une rémunération égale pour un travail de valeur égale, mais encore faut-il que cela soit bien classifié. Enfin, la troisième observation concerne les métiers porteurs et bien payés des secteurs de la transition numérique ou énergétique : ils excluent les femmes. Le rapport du Forum économique et mondial de mars 2021 a révélé que ces dernières ne représentent que 14 % dans le secteur du cloud computing, 20 % dans l’engineering et 2 % dans les métiers de la data. Les chances ne sont pas les mêmes, et si nous ne faisons rien, nous courons à la catastrophe.

 

En quoi l’éga-conditionnalité est-elle un moteur de sortie de crise ?

B.G. : Sur les 100 milliards du plan de relance pour la pandémie, une part importante des sommes distribuées le sont dans les secteurs de l’aéronautique et de l’automobile, majoritairement masculins, et seulement 7 milliards sont destinés à des industries dans lesquelles les femmes tiennent une place importante. Avec l’idée que l’argent publique n’est pas neutre, nous souhaitons créer des conditions de mixité de la place des femmes dans les instances de gouvernance pour l’attribution des prêts ou des financements aux entreprises. L’éga-conditionnalité consiste à subordonner l’attribution de l’argent public à la réalité d’objectifs chiffrés de la place des femmes dans les organisations, y compris dans les start-up. Notre mesure qui accorde les prêts aux entreprises aux conditions d’éga-conditionnalité proposée pour BPI France a d’ailleurs a été retenue dans la dernière proposition de loi Rixain : un motif de fierté !

 

Comment procéder à une nouvelle classification des emplois ?

Normalement, la loi exige un rapport mais reste à savoir sur quelles bases le faire ? Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a beaucoup travaillé sur ces classifications. Nous pouvons apporter notre éclairage, mais c’est un exercice collectif de mise en place de critères rigoureux et non subjectifs, et qui doit se faire au niveau de la direction du Travail. Concernant le numérique et les emplois de demain, nous prônons la mise en place de quotas.

 

Peut-on sortir de la crise grâce aux femmes ?

B.G. : On peut sortir de la crise grâce à un effort collectif commun. Maintenant, si la question est de savoir si on peut en sortir grâce aux femmes en particulier, je ne saurai pas répondre… Les femmes sont une minorité exceptionnelle quand elles arrivent à la tête d’un État. Pour atteindre leur objectif, elles ont développé des qualités de gestion de conflit et de compréhension des rapports de force également exceptionnelles. Elles sont bien meilleures, non pas à cause de leur sexe, mais par leur aptitude à développer des stratégies intelligentes. En revanche, elles ont une légitimité, voire un rôle d’alerte à jouer en tant que lanceuses d’alerte dans une crise de pouvoir économique.

 

Pourquoi ?

B.G. : Par leur capacité à se mobiliser en tant que minorité qui vit de l’intérieur l’exploitation. La prise de parole des femmes exploitées, muées par la colère et ce sentiment de discrimination est centrale car elle sous-tend une forme de vigilance à l’égard du pouvoir. Est-ce que cela peut nous sauver de la crise ? Non, tant que nous n’avons pas accès à part égale au capital ou aux grandes décisions.

 

On dit que les dirigeantes ont mieux géré que leurs homologues masculins la crise de la Covid-19.

B.G. : Leur mode de traitement des crises ne peut pas se comparer d’un pays à un autre où tout est différent tant dans la technologie que dans le schéma social. Mais on peut dire que les pays où les femmes ont le plus de droits sont les pays de la non-discrimination, de l’ouverture et du respect.

 

 

  • EN CHIFFRES
    47 millions de femmes dans le monde ont basculé sous le seuil de pauvreté en 2020

  • 100 milliards d’euros pour le plan nommé « France Relance » du gouvernement français
  • 1 900 milliards de dollars comme plan historique de soutien économique de Joe Biden

 

RÉDIGÉ PAR DÉSIRÉE DE LAMARZELLE