Les faits sont têtus et l’histoire montre qu’il est souvent vain de vouloir estimer les impacts de développements majeurs ou les conséquences du déploiement d’innovations de rupture. Pour autant, si l’exercice n’a que, par essence, peu de chances d’atteindre le résultat juste, il participe de façon primordiale à la réflexion et à la capacité d’adaptation et de réaction face à ces évolutions.

Les impacts que le développement et le déploiement de l’automatisation et de la numérisation auront sur l’emploi seront bien sûr complexes. Au-delà des chiffres liés aux destructions et créations d’emplois, le contenu même des emplois et les compétences attendues sont appelés à évoluer. Cette dynamique s’est traduite par des réflexions importantes sur notre système social et le fonctionnement de notre société. Il importe toutefois de souligner que seule une approche systémique d’ampleur permettra de répondre à ces enjeux.

 

Une évolution du monde du travail certaine

Les études récentes tendent toutes à souligner une importante hausse des métiers automatisables dans les prochaines années ou décennies. Néanmoins, il existe une forte inégalité entre les métiers touchés par cette vague (métiers qui présentent des aspects répétitifs, de vérification, de contrôle) et ceux qui y échapperont (certains services à la personne, enseignement, management et prise de décision). S’y ajoute évidemment une différence temporelle, certains métiers allant être affectés plus rapidement que d’autres. Ainsi, selon un rapport de Roland Berger, 42 % des métiers devraient être automatisables d’ici à une vingtaine d’années. D’ici à 2025, ce serait près de 3 millions d’emplois qui pourraient être détruits en France du fait de la digitalisation de l’économie. Enfin, France Stratégie soulignait en 2016 que 15 % des salariés, soit 3,4 millions de personnes, occupent des emplois potentiellement automatisables. L’étude précise que cela concerne 25 % des emplois industriels et 13 % des métiers de service. Cet impact n’est pas propre à la France. Ainsi, une autre étude de 2013 affirmait que 47 % des emplois aux États-Unis présentaient un risque accru d’automatisation au cours des 20 prochaines années.

Si, dans les faits, ces chiffres ne font pas l’unanimité, ils soulignent déjà l’importance de la fragmentation à venir du monde du travail et légitiment une large part de l’inquiétude que ces évolutions provoquent dans la sphère publique. Pour autant, la question est moins celle de l’adoption de ces nouvelles technologies au sein des processus de production de biens et de services que celle de l’adaptation à ces nouvelles contraintes, sous peine de reproduire les erreurs du virage de l’automatisation précédent. Face aux risques d’une perte de productivité durable, et donc d’une perte d’emplois sur le long terme, il semble en effet préférable d’aborder la problématique de façon offensive plutôt que défensive.

 

De la nécessité d’un positionnement positif

Les études évoquées précédemment peinent à rendre compte des effets de long terme liés au déploiement des nouvelles technologies et à la concurrence internationale. Ainsi, si l’automatisation ou la numérisation peuvent avoir des effets négatifs à court terme sur l’emploi, les gains en termes de productivité, de compétitivité et de qualité peuvent conduire ceux qui ont modifié leurs procédés de production à capter de nouvelles parts de marché et donc à se développer sur le long terme.

À l’inverse, l’absence d’évolutions peut se traduire par une incapacité à faire face à la concurrence internationale. L’étude précitée de France Stratégie souligne ainsi que, alors que l’industrie automobile allemande fait partie des plus robotisée au monde, elle emploie encore plus de 800 000 salariés en 2015, soit autant qu’il y a dix ans et 100 000 de plus qu’il y a 20 ans. Il est également intéressant de souligner que la Corée du Sud ou l’Allemagne bénéficient de faibles taux de chômage alors que leur taux de robotisation est largement supérieur à celui de la France.

 

Quelles adaptations ?

La première question, déjà largement traitée et débattue, est celle du contenu même des emplois et des compétences attendues. Face aux modifications qui touchent le système productif, face à l’importante demande de nouvelles compétences (par exemple dans l’analyse de données, le développement de logiciels, l’installation et la maintenance de nouveaux outils de production, la robotique), il convient de s’assurer de l’adéquation du système de formation.

Face à l’émergence de nouvelles tâches, le rôle de la formation, initiale et continue, est clé. Si personne ne peut avec certitude quantifier l’impact sur le volume des emplois affectés par l’automatisation et, de manière plus large, par le déploiement des technologies et la numérisation, il est certain que les compétences attendues demain seront différentes de celles d’aujourd’hui. L’anticipation de ce mouvement permettra une adaptation plus rapide et plus facile, limitant les impacts négatifs propres à toute transition.

Cette adéquation du système de formation concerne évidemment la formation initiale, le système universitaire et d’enseignement supérieur, mais également l’accompagnement de ceux qui seront le plus affectés par ces transformations, dans l’idéal en anticipant au mieux ces évolutions. D’où le renforcement de la formation continue et de l’accompagnement de la reconversion professionnelle. Cette question a largement porté les débats de la loi pour la liberté de choisir son avenir professionnel débattue ces derniers jours à l’Assemblée Nationale.

Néanmoins, ce n’est pas la seule question. D’autres pans, si ce n’est tous, du système social français seront affectés à plus ou moins court-terme. C’est le cas de l’assurance-chômage et de sa capacité à accompagner des trajectoires professionnelles fragmentées, de l’assurance-maladie assise sur les revenus du travail, du système des retraites,…

C’est enfin une question centrale dans le traitement des inégalités et l’expression de la solidarité nationale, alors même que, dans de nombreux pays développés, la part de la valeur ajoutée provenant du travail décroit à mesure que celle des revenus du capital augmente. C’est donc au prix de cette réflexion globale et d’un accompagnement repensé que les réticences pourront être levées.

Ainsi, au-delà d’approches ponctuelles s’articulant autour de réformes, certes nécessaires mais n’offrant qu’un aspect fragmenté du problème, il importe de déployer une perspective d’ensemble afin de permettre à l’économie française de s’inscrire de façon offensive et optimiste dans la nouvelle dynamique mondiale.

Adrien Tenne, BSI Economics