American Factory est un documentaire abrasif qui raconte la sinistre histoire de l’impact de la mondialisation sur les emplois. Le film a été produit par la maison de production de Michelle et Barack Obama, Higher Ground Productions, dans le cadre d’un partenariat avec Netflix.

Au début du film, une importante usine de production automobile de General Motors à Dayton, en Ohio, a stoppé son activité. Il est utile de rappeler que cette fermeture a eu lieu en 2008, au début de la Grande Récession. Plus de 10 000 emplois locaux ont été perdus, laissant plus de 2 000 familles sans source de revenus. Alors que d’autres usines fermaient leurs portes, il devenait quasiment impossible de trouver des emplois à un salaire équivalent au précédent, et même un emploi tout court. Les habitants ont eu par la suite des difficultés à faire à nouveau partie de la classe moyenne. Six ans plus tard, l’investisseur chinois Cao Dewang – respectueusement surnommé « le président » – rachetait l’usine automobile et la réaménageait en un avant-poste américain pour son empire de la fabrication de vitrage automobile, Fuyao Glass.

 

Le « président » avait promis d’embaucher plus de 5 000 Américains. Il avait assuré à tout le monde que ses managers chinois et ses ouvriers expérimentés travailleraient en étroite intelligence avec les Américains nouvellement embauchés. « Nous faisons se mélanger deux cultures différentes », avait fièrement proclamé un cadre de Fuyao.

Ce qui avait été vu comme un cruel rappel de la plus grande récession économique de l’histoire des États-Unis depuis la Grande Dépression, était à présent une lueur d’espoir pour les anciens chômeurs. « C’est un projet historique qui participera à la croissance de cette communauté. Il offrira des emplois aux travailleurs et un avenir à vos enfants comme aux miens », avait déclaré Dave Burrows, alors vice-président de Fuyao Glass America. « L’avenir est radieux, mes amis. L’avenir est radieux », avait-il assuré à l’assemblée.

Les habitants de Dayton étaient fous de joie à l’idée de retrouver des emplois. Hélas, ils se sont vite rendu compte que les attentes des propriétaires chinois en matière de travail étaient radicalement différentes des normes en cours aux États-Unis. Il apparaît clairement, aussi désagréable soit-il, que la façon de faire des Chinois – une loyauté aveugle à l’entreprise, des journées de 12 heures, du travail le weekend, peu voire aucune reconnaissance de la part des managers, un manque de rigueur au niveau des normes de sécurité, et des employés donnant la priorité à l’entreprise avant leur propre vie – rendra leur vie professionnelle intolérable. Les usines sont dirigées comme des camps d’endoctrinement : l’entreprise est sacro-sainte, aucune contestation n’est tolérée. Les ordres sont de produire du vitrage automobile rapidement et de façon économique, peu importe l’effet personnel, physique et émotionnel que cela aura sur les employés. « Un discours, une entreprise », comme le formule un employé chinois de Fuyao.

Des ouvriers triés sur le volet ont été envoyés en Chine dans un simulacre de relations publiques. Les managers chinois croyaient que s’ils observaient leurs méthodes sur le terrain, ils deviendraient des disciples et prêcheraient la doctrine aux travailleurs américains restés aux États-Unis. Le président et les cadres de l’entreprise croyaient que les ouvriers se trouveraient empreints de la motivation nécessaire pour avaler le morceau et consacrer leur vie à la mission visant la grandeur de cette entreprise et de la Chine. Ensuite, ils imiteraient l’emploi du temps de travail chinois de six ou sept jours par semaine, laisseraient tomber les chaînes de montage paisibles, vivraient dans des dortoirs surpeuplés et appartenant à l’entreprise et abandonneraient leur famille pour elle.

 

Les leaders chinois présumèrent qu’à leur retour aux États-Unis, la productivité des Américains serait comparable à celle de leurs collègues chinois. Lorsque les ouvriers rejetèrent les bas salaires, le manque de sécurité et les mauvais traitements, les managers se firent encore plus exigeants.

Il existait une pression constante à travailler plus vite et plus dur sous la férule de managers encore plus sévères. La volonté de créer un syndicat afin d’aborder ces concepts fut minutieusement éradiquée, à l’aide de consultants engagés par la direction afin de dissuader les ouvriers de voter en faveur de celui-ci. Ceux qui désiraient se syndicaliser ou qui avaient exprimé des inquiétudes à propos des conditions autoritaires se sont vus licenciés. Des managers américains compatissants ont eu l’idée de faire valoir qu’avec toute cette vigilance du public et cette augmentation de la visibilité de l’entreprise, il était du devoir de Fuyao de faire en sorte que les choses se passent bien avec leurs employés et la réglementation fédérale, car le monde entier les regardait. Ces cadres ont été poussés vers la sortie et remplacés par des supérieurs chinois froids et impitoyables.

 « Si nous sommes capables d’améliorer nos capacités managériales, cela aidera à réprimer la rébellion syndicale. Nous avons engagé des Américains pour travailler comme nos managers et superviseurs. Nous nous attendions à pouvoir leur faire confiance, leur payer un haut salaire, et à ce qu’ils soient au service de l’entreprise. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? Je pense qu’ils sont hostiles aux Chinois », avait indiqué le président.

 

Quiconque remettait en question l’entreprise ou ses directives se voyait licencié. Comme un ouvrier le fait remarquer de façon poignante : « Tout le monde est frustré dans sa propre langue ». Fuyao manquait d’unité. Le nouveau président, Jeff Liu, avait conseillé à ses collègues managers chinois de considérer les Américains comme des ânes pour mieux les diriger :

 « Comment pouvons-nous tirer profit des caractéristiques des Américains pour les faire travailler pour Fuyao ? Il existe une culture aux États-Unis dans laquelle les enfants sont inondés d’encouragements. C’est pourquoi quiconque grandit aux États-Unis est présomptueux. Ils sont très sûrs d’eux. Les Américains adorent qu’on les flatte jusqu’à plus soif. Vous aurez des ennuis si vous vous battez avec eux. Les ânes aiment être caressés dans le sens du poil, pas vrai ? Vous devriez caresser les ânes dans le sens du poil. Sinon, ils vous ruent dessus. Vous comprenez ce que je veux dire ? C’est vrai ? Bien. Nous devons utiliser notre sagesse pour les guider et les aider. Car nous valons mieux qu’eux ».

 

Au final, le rachat de l’entreprise ressemblait à un leurre typique. Au fur et à mesure, des milliers d’ouvriers ont été renvoyés. De nombreux emplois ont été remplacés par des robots, et la direction chinoise ne rencontrait plus aucune résistance. Les avantages fiscaux offerts aux Chinois pour les récompenser de créer des emplois pour les Américains – financés par les citoyens de l’Ohio – se sont révélés n’être qu’une vaste farce.

Le documentaire serre le cœur. Les travailleurs américains sans compétences demandées sur le marché manquent d’options et sont coincés dans des emplois subalternes et mal rémunérés qui continuent de disparaître. De nombreux ouvriers gagnent moins qu’il y a 10 ans. Leur vie n’est pas aussi confortable que celle de leurs parents. L’avenir de leurs enfants s’annonce morose.

La croissance de l’emploi dans le secteur industriel américain a augmenté depuis l’entrée en fonction du président Donald Trump. Néanmoins, la croissance s’est ralentie cette année et la production des usines américaines a chuté de 0,4 % en juillet dans le contexte de la guerre commerciale que Trump mène actuellement avec la Chine.

La vie des Chinois est encore plus pénible. On leur a inculqué qu’ils font partie d’une mission pour le bien et la gloire de la Chine. À certains moments poignants, l’exubérance et le dévouement au travail ont disparu, et la prise de conscience de leur situation désespérée et de leur froide réalité se fait sentir. Les travailleurs sont des pions.

Les emplois pourraient être délocalisés à n’importe quel endroit du monde qui rémunère le moins. Au final, la plupart seront certainement remplacés par l’automatisation. Ce documentaire est une grave analyse de la façon dont la mondialisation peut supprimer des emplois et détruire la vie des représentants de la classe ouvrière, et il n’existe tout simplement aucune solution en vue.