« Dis SIRI, est-ce que tu as une conscience ? — Je pense. Donc je suis peut-être ». Voici le genre de discussion atypique que l’on pouvait entendre à mes côtés lors de mes réflexions au sujet de l’Intelligence Artificielle (IA). À croire que mon smartphone avait entamé sans me le dire la lecture de notre Descartes national. Ce trait d’esprit néanmoins ne sort pas encore de la tête d’une IA, mais de celle d’un espiègle programmateur de la marque à la pomme.

Le sujet de l’intelligence artificielle est sous toutes les touches de clavier depuis que les géants du web se sont emparés de la question en 2013 à coup de millions voire de milliards de dollars d’investissement. Les succès de ces programmes s’additionnent : en 1997 le champion d’échec russe Garry Kasparov se fait battre en 19 coups par l’intelligence artificielle DeepBlue d’IBM. En 2016, c’est au tour du jeu de Go d’être la cible des IA : les champions Lee Sedol puis Ke Jie se font balayer l’un après l’autre par le programme AlphaGo de Google DeepMind. En 2017, ces versions victorieuses se font pulvériser à leur tour par leur petit frère AlphaGo Zéro. Celui-ci s’étant formé sans l’apport des joueurs humains (AlphaGo VS AlphaGo Zéro).


C’est le tonnerre dans les médias : « l’Homme perd sa suprématie ! » (cela dit, personnellement ça fait bien longtemps que je suis incapable de m’imposer aux échecs contre mon ordinateur).

IA une révolution industrielle 4.0

L’unanimité est de rigueur, l’intelligence artificielle est considérée comme « l’innovation trigger » qui sera responsable de la 4e Révolution industrielle. Impossible de botter en touche, tous les secteurs seront touchés comme l’explique sans équivoque le rapport parlementaire Villani du 28 mars dernier. Les IA seront partout et serviront à tout : dans nos cafetières, pour gérer nos bâtiments, pour gérer nos assurances, nos prêts… Et même dans des domaines « très humains » : pour améliorer notre santé ; comme interlocuteur premier de nos clients ; comme manager capable de scruter le ton des e-mails de nos collaborateurs pour savoir qui est énervé, qui ne se sent pas assez valorisé ; voire comme RH capable d’analyser et de sélectionner les meilleurs profils en quelques secondes.

Est-ce à dire qu’un chômage de masse adviendra ? Est-ce à dire que l’humain sera relégué au 2nd plan ? Rassurez-vous ! Dans un premier temps, si l’IA nous prend un métier ce sera un de ceux qui auraient partagé l’affiche des Temps modernes avec Charlie Chaplin.

 

 

Pas de mauvaise IA, juste de mauvais professeurs

Que ce soit par le mythe hébraïque du golem, dans l’histoire de Frankenstein, ou le film Matrix, l’homme craint qu’un jour sa création se retourne contre lui. En ce qui concerne l’IA, cette angoisse relève pour une large part du fantasme et d’une incompréhension du terme « intelligence » dont le sens diffère pour les programmeurs et les mathématiciens. Parler d’IA, c’est souvent voir s’affronter deux types de visions : Est-ce que l’on se réfère à celle retenue par le député-mathématicien Cédric Villani « toute technique algorithmique sophistiquée cherchant à être très efficace dans une situation complexe » ? Ou à celle de Stanley Kubrick dans 2001 l’Odyssée de l’espace avec la venue d’une IA plus performante (et plus mortelle) que nous ?

Derrière ces deux visions, deux types d’intelligences : les IA dites faibles qui ne maîtrisent qu’une tâche unique, et les IA dites fortes qui imitent le mode de fonctionnement du cerveau voire même la conscience humaine (voir étude HUB Institute et IBM). La première est déjà une réalité, la seconde un rêve cauchemardesque sur lequel s’opposent les grands pontes de la Silicon Valley.

 

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Revenons néanmoins au présent dans des termes simples : l’éthique et la morale ne sont pas accessibles aux IA faibles (L’Intelligence Artificielle Peut-Elle Être Discriminante ?). Elles ne sont donc pas mauvaises en soi : c’est le code et la manière d’apprendre qui est à incriminer : il n’y a pas de mauvaises IA, il n’y a que de mauvais professeurs.

Ainsi par exemple, une IA chargée du recrutement offrait systématiquement des postes moins rémunérés aux femmes parce qu’elle avait copié les recruteurs humains. Le robot de conversation Tay de Microsoft, quant à lui a fini par devenir raciste, sexiste et antisémite au contact des internautes.

En somme, les IA poussent juste les curseurs de nos propres constructions mentales et les rendent saillantes. Une véritable fonction cathartique se dévoile donc ; bien que l’IA actuelle décide sans être capable d’expliquer son choix. L’audit de la décision est devenu tellement important que l’armée américaine y a investi de manière massive (Darpa). Mais une difficulté subsiste : l’avenir de cette technologie est laissée entre les mains des portefeuilles fleuves des GAFAMI de Palo Alto (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM) ou des BATX chinois (Baidu Alibaba, Tencent, Xiaomi), et gérés par des développeurs — souvent des hommes — avec leurs a priori.

C’est à nous de nous engager avec sagesse dans cette révolution pour éviter aux IA d’être aussi discriminantes que nous, car cette révolution se fera avec ou sans notre apport.