Les pressions exercées par la pandémie mondiale de COVID-19 font la part belle aux nouvelles technologies, aux robots et à l’Intelligence Artificielle. Le déploiement à grande échelle du pouvoir transformateur des technologies numériques ouvre la porte à des innovations significatives au service du développement durable, de la sécurité (cybersécurité, protection des données, lutte contre la fraude, le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme), de la numérisation et de l’automatisation de différents secteurs tels que la santé, l’éducation, le commerce et la finance. Les relations entre l’Homme et la technologie s’intensifient et gagnent en optimisme.

En effet, une récente étude d’Oracle et Future Workplace sur les relations entre l’humain et l’intelligence artificielle au travail montre que 64% des salariés à travers le monde feraient plus confiance aux robots qu’à leur manager, redéfinissant ainsi le rôle du manager qui doit s’efforcer de développer ses compétences relationnelles et de capitaliser sur les robots pour leurs compétences techniques et leurs excellentes gestions des tâches répétitives.

Cette modernisation et robotisation rapide des sociétés, portée par les récents progrès technologiques dans les domaines de l’intelligence artificielle (IA), du traitement du langage naturel, de l’apprentissage automatique, de l’algorithme prédictif, permet de franchir une nouvelle étape en matière de lien humain-IA, et d’imaginer un avenir dans lequel l’humain serait lié à son compte bancaire et à son dossier médical par le biais d’une identification électronique. Dans la même logique, à l’image de la Chine et son permis de bonne conduite, toutes les facettes de notre vie nous seraient dictées par l’intermédiaire d’un système de crédit social. Ces informations ne manquent pas d’inquiéter les techno-pessimistes qui y voient une fusion de la technocratie avec le mouvement transhumaniste, un moyen de mettre en place une surveillance globale et une collecte massive de données, inaugurant ainsi une dystopie technologique.

L’émergence d’Homo Futuris

Néanmoins, il n’est pas impossible que cette nouvelle ère digitale et connectée apporte des changements radicaux qui seraient tels qu’ils amèneraient une adaptation et une transformation singulière de l’espèce humaine, et la fabrication de « l’Homme nouveau ». L’observation de l’évolution de la médecine régénérative, la technomédecine, la cybertechnologie, l’ingénierie génétique et la convergence des NBIC, c’est-à-dire de la biotechnologie (B), la nanotechnologie (N), des sciences cognitives (C), de l’informatique (I) et de l’intelligence artificielle, invitent en réalité à repenser le corps humain dans cette période charnière et à questionner les enjeux, les opportunités, et les risques de son artificialisation.

Abandonné en tout ou partie à des machines intelligentes, le corps humain du futur ainsi libéré de toute contrainte devient alors un matériel reconfigurable, un programme virtuel, un système d’information exploitable, un organisme cybernétique, une machine hybride connectée à internet aux moyens de nouvelles technologies qui ne cesseront d’investir notre génétique, tout comme notre réalité sociale, par des moyens souvent peu éthiques.

Mais ce chemin évolutionnaire, qui a été emprunté depuis plusieurs années dans le but d’effacer ou de corriger les inégalités naturelles du corps humain et ainsi tenter d’accéder à l’immortalité en créant une élite du futur transcendée, pourrait avoir des effets pervers sur l’humanité. En l’occurrence, il convient de ne pas occulter le rôle complémentaire de l’humain, sa sensibilité et son intuition, face à la logique et à l’exécution des machines. L’objectif de cette modernisation technologique n’est-il pas de préserver notre nature ?

 

L’occupation artificielle du corps humain

Selon la théorie de l’évolution de Charles Darwin, les différentes espèces qui peuplent notre planète sont celles qui se sont le mieux adaptées à leur environnement au fil du temps, grâce à des mutations morphologiques et variations génétiques favorables et transmissibles d’une génération à l’autre. En opposition à la sélection artificielle ou à une intervention surnaturelle, ces transformations graduelles et perpétuelles se sont opérées naturellement et progressivement, parfois sur des millions d’années. Ce mécanisme de la sélection naturelle est cependant court-circuité, influencé depuis des millénaires par l’homme lui-même. L’industrialisation très profitable de sa transformation ne date pas d’aujourd’hui.  Soumis aux enjeux et aux défis de la globalisation, le corps, interface matérielle avec le monde, est lui-même devenu un territoire de jeu dans une logique de coévolution. Evoluant au gré de son environnement puis des progrès à la fois scientifiques et technologiques des temps modernes, la normalisation du corps comme ressource, marchandise, champs de recherche, espace d’expérimentation, et son instrumentalisation, marque l’émergence d’un corps-objet. Tel un avatar de la globalisation, ses limites sont ainsi repoussées, ses performances sont augmentées, bouleversant à jamais le paysage humain non sans heurts et réactions.

On l’aura compris, au moyen de mécanismes plus riches que la seule sélection naturelle, cette ingérence humaine est à l’origine d’importantes dérives génétiques, de la disparition de nombreuses espèces et du développement de nouvelles formes de vies. Par un effet de chaîne, Homo Sapiens est à présent Homo Numericus ou encore Homo Futuris. Il est désormais lui-même à l’origine de la création de ses propres critères d’évolutions, impactant ainsi fortement son environnement direct. Ces incoercibles changements du corps humain, qui est artificiellement transformé, standardisé, uniformisé, conditionné, sont rendus possibles par l’intégration des technologies. Ces dernières permettent de repenser le corps comme un hardware, de dessiner ses différentes versions (2.0, 3.0, 4.0, …), de lui apporter les corrections, améliorations et optimisations nécessaires, afin de lui assurer un renouvellement continu, et ainsi une certaine immortalité au software, l’esprit.

 

Le posthumain, un être hybride au potentiel augmenté

Réparer, soigner ne suffit donc plus. La fusion de la nature et de la technique à des fins d’amélioration devient la nouvelle norme. Les recherches en matière de mind-uploading, d’affective computing, ou encore de brain computer interface, pour ne citer que quelques-unes, façonnent inéluctablement notre avenir. Ces dernières avancées, couplées aux énormes progrès technologiques et scientifiques réalisés ces dernières années dans le domaine de l’intelligence artificielle, des logiciels de reconnaissance faciale, de nos émotions, d’anticipation comportementale, d’impression 3D, permettent d’entrevoir un avenir où corps et technologie ne feront qu’un et où nos limites biologiques seront surmontées. D’autres avancées que l’on n’imagine pas encore feront également leur apparition dans une trentaine d’années. Pour ce qui est du résultat, les humains augmentés du futur seront dotés de capacités physiques et cognitives supérieures, boostées par la technologie. Neil Harbisson en est le parfait exemple. Cet artiste cyborg, comme il aime se décrire, possède une antenne implantée dans son crâne qui lui permet d’entendre les ondes de couleur. Cette dernière capte la fréquence des couleurs et la retranscrit par une vibration dans son crâne. Il est à présent capable de détecter les ultraviolets et les infrarouges.

De fait, la puissance et la rapidité des différents développements et adaptations nous poussent à anticiper les conséquences sur notre organisme mais aussi sur notre société. Pour ce qui est des thèses semble-t-il plus excessives, certains envisagent que ces transhommes fassent parties d’une certaine élite, reléguant alors le reste des individus, simple homo-sapiens, à des tâches plus serviles, à l’isolement ou à la soumission forcée. Caricaturalement, le clonage social sera le nouvel idéal d’une espèce hyperconnectée. D’autres se demandent ce qui adviendrait des libertés individuelles, des droits de l’homme, de nos principes en matière d’éthique, au sein d’une « contrôlocratie » rendue possible grâce à l’intelligence artificielle. Les devoirs passeront-ils avant les droits ? Nos libertés et nos droits seront-ils toujours amenés à s’adapter au contexte et au besoin ?

Rappelons cependant que techniquement, de très nombreuses années sont encore nécessaires à la compréhension du génome et du fonctionnement du cerveau. Par ailleurs, une dizaine d’années au moins est nécessaire au développement éclairé et au perfectionnement de ce type d’implant. Mais cela n’empêche pas l’armée américaine de travailler d’ores et déjà sur le déploiement de technologies telles que « le contrôle optogénétique » (manipulation des neurones par stimulation lumineuse) ou encore l’amélioration de l’ouïe et de la vue grâce à l’implantation de micro-implants. Ces implants neuronaux pourront par exemple permettre le contrôle d’un drone par la simple pensée.

Sceptique ?

 

human cell

La médecine régénérative et l’avènement de l’ère des tissus à la demande

Et bien, la médecine régénérative a le potentiel de changer radicalement le traitement des blessures et des maladies, et de repousser le vieillissement humain voir même le faire progressivement disparaître. Nous serons bientôt capables de régénérer les organes qui sont défectueux au lieu de les transplanter. Fabriquer en laboratoire, des « tissus à la demande » permettront ainsi de contourner les complications liées au don d’organe. Ces avancées représentent un formidable espoir pour tous les patients en attente de greffe.

Par ailleurs, l’entreprise californienne Organovo a récemment mis au point une imprimante capable, à l’aide de gouttelettes de « bio-encre » composées de cellules prélevées sur le corps d’un patient, de créer un organe tridimensionnel susceptible de remplacer les greffons synthétiques. Cette technologie sera notamment utilisée pour la construction d’artères nécessaires aux pontages cardiaques.

 

Reconfiguration génétique

Par ailleurs, la mise au point en 2012 de la technique de découpe génétique CRISPR par l’américaine Jennifer Doudna et la française Emmanuelle Charpentier (récents prix Nobels de chimie) a révolutionné les perspectives de la médecine moderne.

Des thérapies géniques utilisant ce procédé sont déjà en cours de développement. Elles pourraient, par exemple, supprimer les gènes mutants responsables de dégénérescences chez les personnes souffrant de maladies incurables.

D’autres applications controversées verront probablement le jour, comme la modification permanente du génome d’embryons humain dans un but d’amélioration (humain augmenté) ou de protection contre des maladies auto-immune.

 

Le corps, un système d’information exploitable

En outre, dans une stratégie d’harmonisation du monde avec la nature et de préoccupation sanitaire, un véritable programme de démantèlement et de restructuration s’opère afin de donner naissance à un avenir complètement dépendant des technologies. Le monde se digitalise, se dématérialise et s’automatise rapidement. Elément clé de la technocratie, la collecte et l’exploration de données est exponentielle. Dans cet objectif de big data s’inscrit la 5G, avec son rôle capital dans la numérisation des industries, des gouvernements, de la société, mais aussi dans la création de villes intelligentes, ainsi que l’intelligence artificielle, notamment dans la centralisation du contrôle et l’exploitation des données.

Dans cette même tendance, une mutation numérique de l’individu est également en cours. Les avancées technologiques couplées à l’explosion des objets connectés et leurs interconnections avec internet, offrent de nouvelles possibilités en matière de collecte de données personnelles. Certains y voient des opportunités, d’autres des risques. Bon gré mal gré, une identité numérique permet actuellement d’identifier et d’authentifier chaque individu grâce à la biométrie de son iris, de sa rétine, de la forme de son oreille, de son visage, de sa main et de ses doigts, de ses empreintes digitales, de son réseau veineux, de la thermographie faciale, à des masses de données personnelles physiques mais également de santé comme l’ADN, la salive, l’urine, le sang, qui sont stockées virtuellement. A cela s’ajoute les caractéristiques comportementales dont la reconnaissance des mouvements, de la démarche, de la voix, l’analyse des sentiments et des émotions, recueillies avec l’aide de la science et des technologies de pointe.  

De plus, face au défi sanitaire actuel, un système de pharmacovigilance, de surveillance de la physiologie et de contrôle du corps humain est également en train de se mettre en place dans un objectif de surveillance d’une population vaccinée (entre autres). Cela serait possible grâce à des biocapteurs capables de collecter et de transmettre automatiquement des mesures biologiques à partir de la connectivité d’un smartphone. En effet, implanté dans l’organisme, le biocapteur du nom de ProfusA, permettrait d’examiner la physiologie d’une personne à distance afin de détecter et suivre, par exemple, le taux d’oxygène dissout des les tissus.

Une identité électronique, numérique, digitale, complète est ainsi reconstruite et est facilement accessible au besoin par différentes autorités. Cette réplique digitale d’un individu fait face à différents risques allant du vol d’identité, à l’usage abusif des informations captées, à une domination de masse, si ces informations viennent à se retrouver entre les mains d’un leadership tout puissant, de terroristes ou criminels, ou d’une intelligence que nous ne maîtriserons plus. Ces risques soulèvent à juste titre de nombreuses interrogations sur la vie privé, la protection des données, l’autonomie, le libre arbitre, et la démocratie.

 

La vie éternelle à portée de clic

Concernant la vie éternelle, ce vieux rêve d’alchimiste n’est déjà plus illusoire. En effet, dès le siècle prochain il devrait être possible de s’auto-sauvegarder et créer son double digital dans un ordinateur, sans même parler de la possibilité de transférer sa conscience dans un androïde ou de vivre dans une simulation en ligne. 

Techniquement, pour télécharger l’esprit d’une personne, il faudrait pouvoir construire un cerveau artificiel composé d’un réseau neuronal, puis, ensuite, cartographier le cerveau d’une personne pour reproduire son réseau neuronal et le transférer dans un cerveau artificiel. Les ingénieurs modernes sont déjà capables de créer des neurones artificiels simulés et les relier entre eux par des synapses. Cependant, le cerveau humain et ses 86 milliards de neurones reste encore un défi inaccessible, mais probablement pas pour longtemps.

Imaginez un seul instant les conséquences mais aussi les opportunités incroyables d’une telle avancée technologique !

 

Alors, l’humain sera-t-il encore ?

Le régime traditionnel des droits de l’Homme ayant démontré à bien des occasions sa capacité à s’adapter aux besoins, attentes et impératifs technoscientifiques du monde moderne, sommes-nous à l’aube d’un monde marginal où l’accès aux avancées technologiques et scientifiques sera inégal ? Après avoir cédé beaucoup de terrain sur le plan des libertés individuelles, arriverons-nous à garder le contrôle de notre propre corps ?

Assistons-nous à la mise en place de l’infrastructure d’un système de contrôle totalitaire ?

Le futur appartiendra-t-il à un petit groupe d’individu surhumain, transcendé et dont les limites sont repoussées ?

Aurons-nous alors de la valeur que si nous faisions partie d’une élite technologique artificiellement transformée ?

Les humains non augmentés seront-ils ainsi une sous-classe servile ? Notre double virtuel nous reléguera-t-il au rang d’être inférieur ? Agira-t-il pour nous, nous remplacera-t-il et nous contrôlera-t-il ?

Saurons-nous éviter les dérives d’une société où la surveillance de masse et la censure devient de plus en plus oppressante ?

 

Cette dystopie mise en lumière par la trilogie Matrix des frères Wachowski est plus que d’actualité. Elle pose les bases d’une société future où, l’homme amputé de sa condition humaine, vidé de son intelligence naturelle, devient esclave d’une technologie toute puissante.

Parallèlement à cette « ingénieurisation » et automatisation du corps humain, le retour à la nature, au vivant, à plus de durabilité et de responsabilité, est revendiqué dans différents secteurs.

Alors, à quand un humanisme renouvelé ?

 

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