Le respect de la vie privée : condition sine qua none pour garantir l’adoption massive des innovations dans la lutte contre le COVID-19. Par Ivan Yamshchikov, IA Evangelist, ABBYY.

L’épidémie de COVID-19 a transformé le paysage technologique à bien des égards. L’intelligence collective s’est mise au service du développement de technologies visant à freiner la propagation du virus et à en limiter les incidences économiques. En vedette de ces efforts technologiques, mentionnons les applications de tracking qui visent à identifier et à isoler les individus touchés. Ces solutions, comme l’application StopCovid déployée par la France, sont prometteuses mais controversées. Leur utilisation soulève d’importantes questions éthiques liées à la confidentialité, notamment dans un contexte marqué par des cas d’utilisation abusive ou de fuite de données personnelles suscitant une réelle prise de conscience de la part de l’opinion publique.


Le caractère parfois asymptomatique du COVID-19 rend sa propagation difficilement maîtrisable et les applications de tracking traditionnelles obsolètes. Et pour cause, les technologies pré-existantes se reposent sur les profils d’individus ayant des symptômes avérés du virus. Nous recensons néanmoins à travers le monde des acteurs qui tentent de développer des technologies pour contourner cette problématique, comme le Big Data Institute (BDI) de l’université d’Oxford. Leurs équipes ont développé une application mobile plus agile et évolutive basée sur la conception d’un modèle mathématique. Ainsi, l’application est 18 fois plus rapide que les méthodes d’identification manuelle pour freiner la diffusion du virus.

Au-delà du caractère technologique de ces infrastructures sanitaires, leur fonctionnement repose essentiellement sur l’implication des individus et des gouvernements. Une récente étude menée par l’université d’Oxford estime qu’une application de tracking ne révèle son efficacité que lorsque 60 % de la population l’a adopté. Les gouvernements doivent quant à eux avoir un rôle de facilitateur dans la mise à disponibilité de tests fiables à destination de la population générale. Le cas de Taïwan illustre les bénéfices apportés par les nouvelles technologies de gestion pandémique. La stratégie du pays repose sur un protocole d’identification composé de différents piliers comme les tests à grande échelle, les bases de données médicales digitalisées ainsi qu’une application de tracking mobile déployée à l’échelle nationale. Cette gestion des risques nouvelle génération, dont le succès est conditionné par le niveau d’adoption, implique de prendre en compte la protection des données personnelles au risque d’être mal accueillie par la population.

 

De l’équilibre entre impératifs sanitaire et respect de la vie privée

 

Les géants du numérique ont également proposé leurs initiatives. C’est le cas par exemple de Facebook. Dans le cadre de son programme Data for Good, la firme de Menlo Park a conçu une carte pour suivre les mouvements de populations, mesurer et anticiper les foyers épidémiques. Ce type de solutions est destiné à permettre aux chercheurs, aux organisations à but non lucratif et aux institutions publiques de mettre en place des stratégies de lutte contre les épidémies plus efficaces. Malgré le caractère anonymisé des données analysées, ces projets génèrent des inquiétudes liées à au respect de la confidentialité des données et par extension à la souveraineté numérique.

 

En Europe, le cadre juridique favorise le déploiement des applications de tracking : le RGPD stipule que la collecte et le traitement de données personnelles sans le consentement des individus concernés sont acceptables en cas de situation d’urgence sanitaire. En dépit de cela, StopCovid est sous la surveillance étroite de la CNIL depuis son déploiement. L’application compte seulement 2,5 millions d’utilisateurs, en partie car elle n’a reçu l’aval de la CNIL que depuis le 20 juillet dernier, soit deux mois après son lancement officiel. Les entreprises, organisations et les autorités de réglementation doivent impérativement trouver un équilibre pour permettre l’émergence de solutions efficaces.

 

Éthique et transparence : une perspective morale avant d’être juridique

 

Les leaders technologiques et les pouvoirs publics ont la lourde de tâche de mettre en œuvre des applications éthiques, transparentes et respectueuses lorsqu’il s’agit de manipuler des données sensibles liées à la santé des individus. Ces règles s’appliquent aux applications de tracking, ce qui ne garantit pas pour autant leur adoption à grande échelle. Ces technologies doivent dans un premier temps gagner la confiance du grand public pour pouvoir être utilisées efficacement. Les États-Unis, par exemple, ne sont pas concernées par le GDPR, pourtant les citoyens y sont de plus en plus sensibles à la question de la privacy.

 

Il est urgent de prôner un modèle d’intelligence artificielle centrée sur l’humain, l’éthique et la transparence. Ce constat est mis en exergue dans le nouveau rapport de la Commission Européenne intitulé Ethics Guidelines for Trustworthy Artificial Intelligence. En respectant ces principes, les entreprises sont tenues de communiquer avec transparence et honnêteté quant à l’impact de leurs technologies sur le quotidien de leurs utilisateurs. Plus qu’une simple question juridique, l’utilisation éthique de l’IA doit alors être évaluée selon une perspective morale à même de garantir l’adoption à grande échelle de ces innovations pour permettre aux institutions publiques de combattre plus efficacement des pandémies similaires à celle que le monde traverse.