Huawei s’est imposé comme un acteur de premier plan de la tech mondiale. Dans un livre, Vincent Ducrey  directeur du Hub Institute, donne les clés de compréhension du succès du géant chinois. 
 
Avec l’arrivée de la 5G, de l’Internet des Objets et la démocratisation du Cloud, il devient indispensable pour comprendre la révolution numérique de bien connaître les acteurs qui la font. En parallèle de la Silicon Valley américaine, c’est désormais la Chine qui est pourvoyeuse des innovations les plus disruptives. Et Huawei fait désormais partie des acteurs incontournables. Entretien avec Vincent Ducrey, et auteur d’un Succès nommé Huawei aux éditions Eyrolles, dans lequel le directeur du Hub Institue analyse la réussite de Huawei, au travers notamment d’entretiens et d’études de cas, et donne des éléments, qui pourraient inspirer grandes firmes et entrepreneurs. 
 
Forbes France : Pourquoi écrire un livre sur Huawei aujourd’hui  ? 
 
Vincent Ducrey : En fait, j’ai commencé à écrire ce livre plusieurs mois avant que Huawei ne fasse la Une des médias ! Le point de départ fut celui-ci : la Silicon Valley a souvent été le terrain propice aux innovations, au premier rang desquelles les innovations managériales : management par les OKR (fixation d’objectifs clés), horizontalité des organigrammes, happiness at work… Toutes ces tendances sont maintenant très largement diffusées dans le monde. Mais aujourd’hui, l’innovation se joue aussi en grande partie depuis l’Asie : Japon, Corée, Singapour et Chine bien sur. Huawei m’intéressait particulièrement car le groupe a mis seulement 30 ans pour passer du statut d’une PME banale du Shenzhen des années 1980 à celui du leader mondial des équipements télécom et numéro 2 de la téléphonie mobile. Ce n’est pas le fruit du hasard mais d’une stratégie ultra-cohérente. Or il n’existait aucun ouvrage français sur le sujet. 
 
Un succès nommé Huawei, éditions Eyrolles, 25 euros
 
En quoi l’exemple de la firme peut inspirer entreprises et entrepreneurs ? 
 
Trois facteurs ont fait le succès de Huawei, et peuvent finalement s’appliquer à tout type d’entreprise : le premier est d’être une entreprise  totalement orientée client, qui dans les premières années a privilégié la qualité de l’après-vente (parce qu’à l’époque, face aux groupes internationaux, elle n’avait pas le meilleur produit), et dont la Recherche & développement est toujours guidée par le besoin client. La deuxième, c’est l’art du focus, c’est à dire une remarquable persévérance dans l’investissement sur son core business, la connectivité. Enfin, l’ouverture internationale très tôt dans le développement de l’entreprise.
 
Selon vous, quelle est la principale particularité – ou les principales particularités – de la firme, qui la démarque de tous les autres ? 
 
J’en citerais trois. D’abord la gouvernance : son charismatique fondateur, Ren Zhengfei, a mis en place une présidence tournante tous les six mois, dans l’intention d’éviter la personnalisation du pouvoir et pour que toutes les cultures métier s’expriment. La deuxième c’est l’actionnariat salarié : ce qui était une solution d’urgence pour fidéliser les collaborateurs en temps de crise est devenu un formidable atout pour attirer et garder des talents rares. Enfin la troisième, c’est la résistance aux crises, d’abord lors l’éclatement de la bulle Internet en développant les services aux entreprises, puis lors de l’affaire Cisco, et enfin dans les récentes tensions avec les Etats-Unis. Dans ces périodes elle a conservé sa cohésion, et a structuré ses process d’organisation, de gestion, d’ingénierie.
 
Huawei, c’est aussi un symbole de l’opposition entre Etats-Unis et Chine. En quoi ces tensions politiques peuvent porter préjudice à Huawei ? 
 
Le principal préjudice immédiat pour Huawei est l’accès à Android qui équipe ses smartphones vendus à l’international. Ce préjudice n’est pas encore visible dans les chiffres puisque Huawei a annoncé des chiffres record fin 2019. Les tensions sont fortes concernant la 5G, Huawei tente un rapprochement avec l’Europe, sachant que tout retard dans le déploiement de cette technologie serait préjudiciable au plan industriel, ce que l’Allemagne a par exemple bien compris. Mais la 5G n’est que le premier acte d’une compétition qui se fera sur tous les marchés industriels (transport, énergie, etc.). 
 
Peut-on dire que la Chine sera LA nation de l’innovation technologique de la prochaine décennie ? 
 
Elle l’est déjà dans une certaine mesure ! Leader de la 5G en nombre de brevets, leader des marchés des drones, de la génomique… La Banque mondiale estime qu’entre 2020 et 2030 la Chine pourrait dépasser les USA. Deux facteurs seront décisif : le développement du nombre d’écoles du niveau des universités américaines et la réduction des inégalités sociales et territoriales.