Les fractures entre les générations s’accentuent au sein des entreprises. En cause, le numérique. Il bouscule les générations précédentes, les laissant démunies face à un outil qu’elles ont parfois du mal à maîtriser. La fracture sociale se creuse, ébranle la hiérarchie et repositionne les compétences au centre du débat. 

Plus silencieuse, moins perceptible, c’est d’abord dans la vie professionnelle qu’elle se manifeste. L’ère des Millennials débarque dans l’entreprise et ce n’est plus juste l’expérience professionnelle et l’ancienneté qui oppose les générations mais également la maîtrise du numérique et la culture du digital. Le monde professionnel est touché par une révolution numérique que nous appréhendons difficilement, et que nous ne vivons évidemment pas de la même manière. Pourtant, au niveau macroscopique, les effets sont perceptibles : nous redéfinissons nos codes sociaux, nos modes de production, de consommation et de communication. C’est notre rapport au réel lui-même qui est transformé par l’univers du numérique. Chacun à notre manière, nous tentons de nous adapter à cet environnement, presque par la nécessité de survivre.

Mais qu’est-ce qui sépare réellement ces générations ?

La ” littératie numérique ” semble s’imposer comme le principal élément de réponse. Selon l’Organisation de Coopération et de Développement Économiques, la littératie est « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités. ». En d’autres termes, la littératie numérique correspond à la capacité de comprendre et d’agir dans le monde numérique.

Cette fracture a des effets que nous apprenons encore à connaître. D’abord, elle crée un nouveau rapport de force entre deux expériences différentes. Les nouvelles générations se valorisent par leur expérience du numérique qui leur procure une plus grande efficacité que leurs aînés, alors que ces derniers ont plus de mal à valoriser leur expérience dans un environnement de plus en plus imprégné par le numérique. Ce sont deux populations qui doivent pourtant collaborer malgré leur différence culturelle certaine.

Les nouvelles aspirations des jeunes générations sont en rupture avec les seniors

La recherche de sens et d’épanouissement dans son activité professionnelle n’est plus un luxe auquel on souhaite accéder, mais plutôt un critère de sélection dans une recherche d’emploi. Collaboration, flexibilité et créativité sont les nouvelles dimensions recherchées par les jeunes dans leurs activités professionnelles. Ces derniers envisagent une carrière professionnelle où la fidélité à l’entreprise ne pèse presque plus dans la balance. Le salaire n’est plus le critère de sélection principale et ce sont des besoins plus qualitatifs qui priment, comme l’expérience ou la liberté d’initiative. Les entreprises doivent donc gérer des sources de motivations de natures différentes et réussir à engager tous leurs collaborateurs dans la vision de l’entreprise.

La majorité des entreprises font face à cet enjeu et certaines d’entre elles y voient une opportunité. En effet, organiser et favoriser une culture d’échange et de collaboration entre les générations semble être une des réponses les plus intéressantes pour adresser cette fracture numérique. De plus en plus de grands groupes mettent en place des programmes de reverse mentoring avec leurs top managers, ou bien des “shadow comex” composées de jeunes de moins de 30 ans pour intégrer une vision neuve et innovante dans les prises de décision stratégiques.

Faire coopérer des générations “numériquement éloignées”

Cette coopération doit impérativement être considérée comme un investissement à long terme dans une culture d’entreprise qui doit favoriser la transversalité, l’ouverture, la flexibilité, mais surtout l’apprentissage. On considère souvent que notre période d’apprentissage s’arrête lors de notre entrée dans la vie active et pourtant rien n’est moins faux. Nous devons sans cesse mettre à jour nos connaissances, renouveler nos compétences, découvrir de nouveaux outils et s’adapter à un environnement changeant. Que ce soit au niveau individuel ou au niveau d’une équipe, occulter la dynamique d’apprentissage et de remise en question revient à saper toute tentative de transformation organisationnelle à long terme.

Pourtant, il existe désormais de plus en plus d’espaces d’apprentissage dont l’entreprise peut tirer profit, comme les synergies avec les start-up ou les communautés de free-lance issus des nouvelles générations. Ces interactions permettent à l’entreprise de s’enrichir et de réduire sur le moyen terme le creux générationnel, culturel ou numérique qui existe au sein de l’organisation.

Un enjeu sur le long-terme

Ces opportunités d’apprendre de la nouvelle génération doivent être intégrées dans la stratégie d’entreprise pour créer sur le long terme les conditions culturelles nécessaires aux grands projets de transformation numérique des entreprises. Sous-estimer cette fracture numérique revient à prendre le risque de créer une dynamique à deux vitesses chaotique pour n’importe quelle organisation.

Il est plus que nécessaire pour l’entreprise d’aujourd’hui d’investir de l’énergie, de l’argent, mais surtout du temps, dans la construction d’une culture centrée sur la collaboration entre les générations, pour traverser les turbulences de la transformation numérique dans les meilleures conditions possibles.