La pandémie de COVID-19 a contraint à un usage très important du télétravail. Du fait de la composition de l’emploi, les possibilités de télétravail sont plus fortes dans les grandes villes en comparaison des plus petites. Les mesures de distanciation sociale risquent donc de ré-exacerber les fractures géographiques. Cependant, si le télétravail permet aux emplois des grandes villes de s’adapter relativement mieux à court terme, il peut aussi contribuer à faire partir ces emplois de ces grandes villes à plus long terme.

En réponse à l’épidémie de COVID-19 et aux confinements qui ont suivi, le télétravail a été massivement utilisé dans de nombreux pays. Cependant, il a été noté que ce télétravail n’est pas uniforme entre emplois : les économistes Jonathan Dingel et Brent Neiman[1] ont ainsi montré que les emplois les plus qualifiés peuvent davantage télétravailler. Cette différence peut avoir des conséquences en termes d’inégalités : les emplois moins qualifiés, moins sujets au télétravail, sont vraisemblablement plus vulnérables.


Mais cette différence dans cette possibilité de télétravailler selon la qualification a également des répercussions quant à la géographie de l’emploi dans un pays comme la France et ces répercussions sont peut-être à même de réveiller les fractures géographiques que la France a connues ces dernières années.

En utilisant les mesures de Dingel et Neiman d’aptitude au télétravail selon le type d’emploi, nous avons pu calculer la part des emplois susceptible de télétravailler pour chaque agglomération française de plus de 50 000 habitants. Alors que cette part avoisine les 40% en moyenne pour les villes de plus de 500 000 habitants, voire 50% pour l’agglomération parisienne, elle ne dépasse guère les 30% pour les villes de 100 000 habitants.

 

 

La conséquence de cette exposition différente est que les grandes villes s’adaptent vraisemblablement mieux au confinement et aux mesures de distanciation sociale qui persisteront probablement. En revanche, les villes plus petites s’adapteront moins bien : entre autres conséquences néfastes, il y a fort à parier que le chômage y augmentera plus fortement.

Ainsi, la capacité de faire du télétravail risque de contribuer à exacerber les fractures géographiques, du moins celles avec les grandes villes. Celles-ci avaient été au cœur des discussions pour comprendre la mobilisation des « gilets jaunes ».

Il est notable que l’exposition différente au télétravail résulte déjà de ces fractures géographiques. Les grandes villes sont plus aptes au télétravail principalement parce qu’elles sont plus riches en emplois très qualifiés. Or, ces grandes villes sont devenues nettement plus riches en emplois qualifiés au cours des décennies passées. Paris a vu ainsi la part des cadres dans l’emploi total passer de 23 à 36% entre 1994 et 2015. Cette divergence des grandes villes d’avec le reste de la France provenait alors de l’arrivée de nouvelles technologies et la possibilité de déplacer ou de détruire des emplois moins qualifiés dans ces grandes villes.[2]

Mais, paradoxalement, si la possibilité de télétravailler permet aux emplois qualifiés de mieux affronter les turbulences liées au COVID-19, elle peut aussi se retourner contre eux à plus long terme. Une expérience réussie de télétravail – c’est-à-dire, une faible perte de productivité – peut signifier qu’il n’est plus nécessaire de conserver certains emplois dans les plus grandes villes et que ceux-ci peuvent être délocalisés, y compris à l’étranger. Ainsi les mêmes forces qui ont conduit à rendre les grandes villes plus riches en emploi qualifié peuvent maintenant conduire à relocaliser, dévaloriser ou supprimer au moins certains de ces emplois, ceux pour lesquels la présence physique ou l’échange d’idées est moins nécessaire.

[1] « How Many Jobs Can be Done at Home?” Covid Economics: Vetted and Real-Time Papers, 5 avril 2020.

[2]  Cf. Donald R. Davis, Eric Mengus, Tomasz K. Michalski, 2020, “Labor Market Polarization and the Great Divergence: Theory and Evidence” NBER working paper 26955. Résumé en anglais : https://voxeu.org/article/cities-and-labour-market-polarisation.

Eric Mengus, Tomasz K. Michalski, professeurs à HEC Paris