La candidate frontiste, qualifiée pour le second tour, n’a néanmoins qu’une infime chance de triompher le 7 mai prochain. La faute au « front républicain » et à l’incapacité du Front national à transformer l’essai au second tour. Mais également à cause d’un programme économique fustigé, critiqué, éreinté par de nombreux experts.

Quinze ans après son père, Marine Le Pen se hisse en « finale » d’une élection présidentielle. Si la cheffe de file frontiste est considérée « moins clivante que ne l’était Jean-Marie Le Pen », dixit le principal intéressé lui-même, le résultat – assurément avec un score moins tranché qu’en 2002 – devrait être toutefois similaire. Selon toute vraisemblance, et au risque de mettre un terme au suspens, la présidente du Front national ne devrait pas franchir la barre des 50% nécessaire pour présider aux destinées de notre pays. Se drapant des vertus de la « vraie alternance », face à un Emmanuel Macron incarnant, à ses yeux, l’héritage du « hollandisme », Marine Le Pen espère ainsi rallier sous sa bannière une partie des électeurs désireux de « renverser la table ». Un pari audacieux mais qui se heurte au fait que le fondateur d’En Marche! a réussi avec un certain brio à s’affranchir du bilan du chef de l’Etat, et tracer son propre sillon. Une gageure en vertu de la kyrielle de caciques socialistes et gouvernementaux « du siècle dernier » lui ayant apporté un soutien oscillant entre gêne et malaise. Mais Emmanuel Macron a réussi, malgré cela, à apparaître comme un homme « nouveau », ses bons offices à l’égard de François Hollande durant (presque) tout le quinquennat ayant été rapidement renvoyés aux calendes grecques.

Difficile, dans cette configuration, pour Marine Le Pen de trouver le bon positionnement et s’offrir une fenêtre pour enfoncer un coin dans la stratégie, pour l’instant parfaitement huilée, de son adversaire du second tour. Mais la députée européenne le répète, à l’envi, depuis des mois : elle « rêvait » d’affronter Emmanuel Macron. La présidente frontiste voit ainsi dans cette confrontation « la concrétisation du référendum » qu’elle appelait de ses vœux entre « sa candidature patriote et celle du mondialiste assumé »Sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen, pourtant en retrait dans cette campagne, a abondé dans ce sens et s’est dite satisfaite d’un « clivage clair avec Emmanuel Macron », évoquant « une grande victoire idéologique » avec l’accession au second tour. 

Un programme économique « indigent »

Place maintenant à la confrontation des « deux projets ». Et à ce titre, la présidente du Front national part clairement avec un handicap : la faiblesse et l’indigence de son programme économique. Des propositions tancées de toutes parts par de nombreux experts, dont Joseph Stiglitz. Première « pomme de discorde », doux euphémisme, la sortie de la monnaie unique préconisée par le Front national. Une « solution » qui aurait pour effet immédiat de mettre singulièrement en péril l’économie hexagonale. « Rien de ce que propose Marine Le Pen ne conduirait la France dans la bonne direction », écrit, pour sa part, le prix Nobel d’économie 2008, Paul Krugman, dans une tribune publiée par le New York Times. « Le coût de la sortie de l’euro et de la réintroduction d’une monnaie nationale serait immense », souligne l’économiste. Et de développer les conséquences d’une telle « manœuvre ».

« Une fuite massive des capitaux provoquerait une crise bancaire, des contrôles des capitaux et des fermetures temporaires des banques devraient être imposées, des problèmes de valorisation des contrats créeraient un bourbier juridique, les entreprises seraient perturbées pendant une longue période de confusion et d’incertitude », poursuit-il. Mais le coup de semonce de Paul Krugman ne s’arrête pas là, l’économiste établissant un parallèle entre la situation grecque… et une France sous l’égide de Marine Le Pen.  « Pour la France, sortir de l’euro entraînerait tous les coûts que la Grèce aurait eu à supporter sans aucun des bénéfices ». Et de révéler la cruelle réalité quant à la véritable situation économique – et de la supposée puissance – de la France sur l’échiquier européen. « Désolé, mais la France n’est pas assez grande pour prospérer avec des politiques économiques centrées sur elle-même, nationalistes », souligne, empreint de lucidité, Paul Krugman.

« Eternel recommencement »

L’histoire semble ainsi se répéter pour le Front national qui, sous la férule de Marine Le Pen, est souvent parvenu, ces dernières années, à accéder au second tour de scrutins importants comme les régionales ou les départementales. Avec à la clé, le même constat : l’incapacité chronique pour ne pas dire structurelle du mouvement à opérer la bascule vers les 50% et plus, lui offrant les coudées franches pour gouverner. Hormis, le « problème » de son programme économique, le parti cofondé par Jean-Marie Le Pen souffre également d’un autre mal : sa capacité à rassembler et à disposer de réserves de voix suffisamment conséquentes pour espérer la victoire.

François Fillon, Benoît Hamon avant peut-être « le mauvais perdant » Jean-Luc Mélenchon, ont d’ores et déjà mis en scène avec plus ou moins de solennité – et de sincérité – leur volonté de soutenir Emmanuel Macron en vue du second tour quand, dans le même temps, pas le moindre autre « petit candidat » – crédité de toute manière de scores faméliques – n’a franchi le Rubicon en se déclarant favorable à Marine Le Pen. Si cette dernière est « moins clivante » que son père, elle suit, pour le moment, le même destin : celui de ne pas gouverner.