ANALYSE. Hier à Paris, l’ancien président des Etats-Unis Barack Obama a choisi un réseau social sur l’innovation, les Napoléons, pour lancer, sans avoir l’air d’y toucher, un vibrant  appel en défense de la démocratie.

Rien de moins effrayant, de prime abord, que le discours de Barack Obama hier. Pas une dénonciation, pas un cri d’alarme. Pas une fois, le nom de son successeur – pourtant bien susceptible de créer l’effroi – n’a été prononcé. Tout au plus, un ou deux clins d’oeil à une salle qui n’attendait que de se lever pour applaudir des phrases comme « Certes, [en matière de coopération internationale] les Etats-Unis souffrent d’une panne momentanée de leadership » ou « Mon ami le Dalaï Lama ne dit jamais un mot plus haut que l’autre et l’on a l’impression de se trouver face à une personne d’une infinie sagesse ».

N’en déplaise à Jack Lang, ancien ministre et président de l’Institut du Monde Arabe, qui a discrètement quitté le carré VIP au milieu du discours, il s’est pourtant dit des choses graves, dans la bouche si bien élevée du 44ème président américain. Mais à fleurets mouchetés, comme en filigrane.

Qu’on en juge.

« Le numérique, c’est la recette du désastre, pour les démocraties en particulier ». Chacun s’enferme dans sa bulle et, plutôt que baser ses opinions sur des faits, plie ceux-ci aux besoins de ses avis. Toute ressemblance avec les électeurs d’un président américain blond serait évidemment fortuite. « Si nous ne trouvons pas une manière de repousser la propagande [et de créer] des mécanismes pour jeter des passerelles [recréer du lien social, ndr], les gouvernements se fermeront, ils tourneront le dos à la démocratie », continuait son prédécesseur, parlant visiblement du présent au futur de l’indicatif.

L’intelligence artificielle, les menaces qu’elle fait peser sur l’emploi, et tout les autres changements à venir rendent insupportable le creusement des inégalités. Non seulement les tensions deviennent de plus en plus fortes au sein de chaque pays, mais le numérique unifie le monde. « Quand j’étais enfant, le village de mon père au Kenya était complètement isolé. Aujourd’hui, tous les enfants regardent le football et cela augmente leurs attentes. Quand vous voyez comment les gens vivent à Paris ou New York, vous le voulez pour vous aussi : l’afflux de nouvelles populations a des racines économiques. » Nul besoin pour Barack Obama de rappeler l’effet politique, dans les démocraties occidentales, des migrations économiques. Son successeur s’en charge régulièrement.

 

Les démocraties minées de l’intérieur

« Je ne suis pas sûr que la démocratie soit ‘durable’ (sic), si nous ne résolvons pas les causes profondes de l’inégalité », du numérique à l’environnement. Traduit en français par durable, l’adjectif anglais « sustainable » mérite un instant d’exégèse. Il est courant, dans les milieux intellectuels américains, de considérer que seule la révolution américaine a produit au 18ème siècle une « sustainable democracy », les soubresauts européens n’aboutissant au même résultat qu’à la fin du 19ème.

Pour Barack Obama, qui a été quinze ans professeur de droit constitutionnel, la démocratie ne pourrait donc ne plus être « sustainable », minée de l’intérieur par les révolutions technologiques ? Le monde s’est construit après la deuxième guerre mondiale, rappelait-il hier soir, « non sur le pouvoir ou les affiliations nationales mais sur des principes. Ce sont eux qui ont permis le progrès économique et évité une nouvelle guerre mondiale ». Qu’on juge si ces principes sont ceux des dirigeants actuels du monde.

La violence historique de ces propos ne pouvait échapper à leur auteur. « Nous qui partageons ces valeurs devons prendre position avec force [et nous assurer que] la prochaine génération s’investisse dans la construction de la démocratie » a continué l’ancien président, appelant « les hommes de bonne volonté, en France et aux Etats-Unis, à travailler ensemble ».

 

Ah, qu’en termes galants ces craintes-là sont mises

Barack Obama concluait ainsi un tour du monde en cinq jours, qui a commencé par la Chine puis l’Inde. Accueilli à Paris par Emmanuel Macron, François Hollande et Anne Hidalgo, il a choisi pour s’exprimer publiquement une conférence très particulière. On ne connaissait en effet jusqu’à présent Les Napoléons que dans les cercles très concentriques des métiers de la communication. Les rencontres du « Pouvoir », en janvier 2017, avaient par exemple accueilli l’ancienne ministre de la Culture Fleur Pellerin – et le lancement de Forbes en France. « L’Engagement », cet été, a vu l’ancien Président de la République François Hollande lancer sa fondation, opportunément baptisée La France s’engage.

Et voici que la principale figure du monde d’avant Trump et d’avant le Brexit, sinon d’avant Poutine, choisit de parrainer les prochaines rencontres sur… la « Peur ».

On peut difficilement réduire les remarques inquiétantes dont Barack Obama a disséminé son discours, bien sûr livré avec grands sourires et vibrantes proclamations d’optimisme, à une coïncidence, à des citations hors contexte ou à une politesse à l’égard de Monder Abdenhader et Olivier Mouliérac, créateurs des Napoléons.

212 ans exactement après Austerlitz, la bataille qui fit, de Bonaparte, Napoléon, leur « réseau social dédié à l’innovation » éponyme change de monde.

Même pas peur.