L’astrotufing est la technique de propagande qui consiste à donner l’impression d’un comportement spontané et de masse. Cette simulation a été très utilisée sur les réseaux sociaux durant la campagne américaine pour l’élection de Donald Trump et pour celle du Brexit. D’Ali Juppé à Emmanuel Cahuzac, la France n’a pas été épargnée.

« Cette semaine, vous allez entendre dire : ‘M. Macron a un compte caché dans un paradis fiscal, il a de l’argent caché dans tel ou tel endroit.’ C’est totalement faux. » Lundi 17 avril sur BFM TV, Emmanuel Macron essaie d’éteindre un incendie parti samedi sur les réseaux sociaux avec le hashtag #EmmanuelCahuzac.


Pour assimiler le nom du candidat d’En Marche! à celui de l’ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac, connu pour son affaire de comptes cachés, les twittos relaient un article hébergé par Mediapart, titré « Emmanuel Macron, nouveau Cahuzac ? » Mais voilà, il ne s’agit pas d’un article, mais d’une unique tribune publiée le 14 avril par un certain Jean-Michel Soris sur le blog créé dans le « club de Mediapart », l’espace participatif du site.

Plusieurs mises en garde d’Edwy Plenel ne vont pas empêcher l’insinuation de se propager sur Twitter. Dans un premier tweet, le fondateur du site d’investigation appelle les lecteurs « à ne pas confondre le journal @mediapart avec le @MediapartLeClub où s’expriment ses abonnés de tous bords ». Plus tard le 16 avril, Edwy Plenel hausse le ton : « Alerte : des officines partisanes utilisent le club participatif de @MediapartLeClub du journal @mediapart pour répandre de fausses infos. »

Il partage la cartographie animée réalisée par Nicolas Vanderbiest. Le chercheur, assistant à l’université de Louvain en Belgique, analyse la viralité de la publication en dévoilant 75 faux comptes Twitter créés en une seule nuit pour diffuser massivement la tribune. L’objectif est de provoquer un effet de foule autour d’une supposée affaire Macron similaire à l’affaire Cahuzac, celle-ci vraiment révélée à l’époque par la rédaction de Mediapart. Dans la dernière ligne droite avant le premier tour de l’élection présidentielle dimanche 23 avril, cette « opération d’influence » #EmmanuelCahuzac est un exemple d’astroturfing.

Astroturfing : du faux gazon aux mauvaises herbes

L’astroturfing, ou la mauvaise herbe d’internet. Le néologisme est lancé dans les années 1980, bien avant la création de Twitter, par le sénateur américain Lloyd Bentsen. Il décrit le phénomène en prenant pour référence l’Astroturf, un gazon synthétique conçu par Monsanto pour l’équipe de Baseball les Astros de Houston et qui imite à la perfection la pelouse naturelle. L’astroturfing est aussi vu comme un jeu de mots avec l’expression « grassroot (grass, herbe et root, racine, NDLR) mouvement », un mouvement qui vient de la racine.

L’astroturfing est donc la tentative de faire passer du faux pour du vrai. C’est une simulation d’activité soi-disant issue du peuple mais qui est, en réalité, montée par un acteur, qu’il s’agisse d’un groupe politique, d’un Etat ou d’une marque, et qui se sert des gens pour faire du bruit autour d’un message. L’objectif de cette opération est de biaiser un débat et d’influencer l’opinion publique par effet d’entraînement. « C’est une technique de communication facilitée par le web », ajoute Nicolas Vanderbiest. Selon lui, « quelqu’un qui ne connaît ou ne maîtrise pas bien Twitter se fait avoir facilement. » En voyant apparaître un hashtag en trending toppic (les sujets tendance sur Twitter, ou TT) l’internaute peut croire à un effet de masse, « alors qu’il y a souvent très peu de personnes derrière. »

C’est le « bruit du web », ou ce qu’il compare à une manifestation sur internet. L’exemple le plus marquant en France a été la polémique Tel-Aviv sur Seine. En 2015, la mairie de Paris organise une journée où Paris plage se transformera en Tel-Aviv sur Seine pour célébrer l’amitié entre les deux villes. Selon Nicolas Vanderbiest, trois comptes Twitter cumulent plus de 2000 tweets comportant le hashtag #TelAvivSurSeine. La reprise et l’effet d’entraînement ont artificiellement créé un bad buzz autour de cet événement.

Bénédicte Matran est responsable communication de Visibrain, une entreprise qui surveille le web et les réseaux sociaux en temps réel. Elle démonte la mécanique : « pour Tel-Aviv sur Seine un groupe de militants hyper actifs s’organise, monte en épingle un hashtag et ensuite c’est le cercle vicieux : les internautes diffusent le message, puis la presse s’en empare, ce qui fait sortir la polémique du réseau social et tout le monde est mis au courant. C’est la même chose durant cette campagne avec les militants Front National, très bien organisés. »

La campagne américaine

Il existe plusieurs techniques d’astroturfing, détaillées par Nicolas Vanderbiest et résumées ici :

– les # comme #DemasquonsMacron envoyés par des comptes anti-Macron en un temps restreint pour faire l’effet d’une manifestation
– l’achat de fans, comme pour la candidature aux jeux olympiques de Los Angeles (lire son étude qui montre que les fans de LA2024 sont pour beaucoup au Pakistan, au Bangladesh et au Népal
– la technique du « sock puppet » c’est-à-dire de fausses identités qui diffusent des rumeurs, comme cela a été le cas avec la rumeur de Macron financé par l’Arabie Saoudite
– le trucage de sondages en ligne.

Pour le chercheur, truquer un sondage est simple, « il suffit de rebooter le modem » et a notamment été utilisé durant la campagne américaine. « Les trumpistes votaient Clinton dans les sondages pour faire croire qu’elle était en tête », précise-t-il. Les électeurs de Trump se seraient ainsi massivement fait passer pour des électeurs de Clinton en répondant à des sondages afin de masquer la réelle percée de Trump. Un moyen de fausser les votes : un électeur tenté par Trump pour exprimer un mécontentement, mais sans pour autant vouloir de ce candidat à la maison Blanche, se retrouve à élire effectivement Trump. Un peu comme en 2002 où les électeurs sont allés voter pour de « petits candidats » sans se douter que Jean-Marie Le Pen serait au second tour. Sauf que durant l’élection américaine, les chiffres des sondages ont été volontairement faussés.

« C’est taxi vs Uber », résume Fabrice Epelboin. L’entrepreneur qui enseigne la cybersécurité à Sciences Po précise : « Clinton utilisait les vieilles méthodes sur lesquelles elle a mis des nouvelles technologies, comme les taxis G7 qui proposent une appli sans changer de fonctionnement. Trump est parti de la technologie pour voir comment la campagne pouvait être ubérisée. » Pour se faire élire, Donald Trump a ainsi utilisé « l’usine à Fake news » Breitbart News, le site de Steve Bannon ; Cambridge analytica pour le ciblage psychométrique qui permet, à partir du profil Facebook, de déterminer la psychologie et les goûts de l’internaute, et donc de proposer à l’électeur « des contenus qui lui font plaisir » ; et le logiciel Palantir de Peter Thiel (fondateur de Paypal), spécialisé dans le traitement des mégadonnées. Comme le rappelait Olivier Tesquet pour Télérama, Palantir, dans le Seigneur des anneaux, est une pierre magique qui permet de voir partout et tout le temps. Et même prédire l’avenir ?

Cambridge analytica fut un acteur déterminant dans la campagne de Trump. « Ce genre d’outils donne la possibilité de suivre l’opinion en temps réel, de déterminer l’impact d’une idée ou d’un mot, ça analyse tout », selon Fabrice Epelboin. L’entreprise a analysé le profil de 70 000 volontaires et affirme pouvoir déterminer les goûts, l’orientation sexuelle, politique et religieuse d’une personne, même si elle ne les affiche pas ouvertement.

Le paradoxe réactionnel, l’impossible lutte contre l’astroturfing

Face à ce « Big Brother » capable de jouer sur une élection, les manœuvres durant la campagne française semblent minimes. « Se réunir à 18 heures pour balancer des milliers de tweets avec un même hastag, c’est le niveau 1 », selon Nicolas Vanderbiest. Sur son blog Reputatio Lab, il présente les fausses informations qui ont circulé pendant la campagne et indique qui en est à l’origine. Selon lui, les « communautés de rumeurs » viennent à 36 % du camp Fillon, à 30 % du Front National et à 28 % des sarkozystes et sont « fortement structurées autour de la propagande anti-Macron ».

Malgré l’amateurisme apparent, l’astroturfing a déjà fait des victimes pendant cette campagne française. « Ali Juppé » l’a déploré. Le maire de Bordeaux Alain Juppé, alors candidat à la primaire de la droite et du centre, a vu fleurir sur les réseaux des photos et des messages accusant « Ali Juppé » d’être « l’ami des islamistes ». Pour Bénédicte Matran de l’entreprise Visibrain, on arrive « au degré ultime de l’astroturfing quand Alain Juppé doit démentir publiquement ses liens avec l’Islamisme radical ou qu’Emmanuel Macron se retrouve à nier publiquement être homosexuel et en relation avec Mathieu Gallet. »

Pour Fabrice Epelboin et Nicolas Vanderbiest, impossible de lutter contre l’astroturfing. Le chercheur belge parle de « paradoxe réactionnel ». « Réagir à l’émetteur, c’est faire ce qu’il veut. Pour la personne visée, soit elle réagit et fait la publicité de la rumeur ou de l’attaque, soit elle laisse faire et donc elle cautionne. » Parfois, être simplement informé très tôt de l’apparition d’une activité suspecte sur les réseaux permet d’analyser la campagne, essayer de voir d’où elle vient et prendre des décisions. Bénédicte Matran explique : « un système d’alerting détecte sur les réseaux sociaux l’émergence d’une tendance ou d’une rumeur. Les algorithmes comprennent que le pic d’activité autour de la marque ou de la personne est anormal. Ensuite, c’est un humain qui agit. L’idée n’est pas toujours d’empêcher la crise, mais d’être informé dès le début. Cela permet aux équipes de communication de répondre rapidement ».

Avec l’astroturfing, et donc la création artificielle d’une opinion, comment faire confiance à une plate-forme comme Filteris qui mesure les avis et les opinions, positifs ou négatifs, des internautes ? L’équipe de François Fillon a repris à plusieurs reprises ces baromètres pour montrer la bonne santé du candidat dans l’opinion. « Les réseaux permettent de prendre la température à un instant, indique Bénédicte Matran. Or il y a une différence entre dire d’un candidat qu’il est intéressant et aller mettre son bulletin dans l’urne. Or Filteris dit faire une prédiction. » Celle-ci avait « prédit » l’élection de Donald Trump et le Brexit en analysant le comportement des internautes.

Nicolas Vanderbiest précise que sur internet, ce genre de plate-forme a accès à la quasi totalité des contenus postés sur Twitter, mais pour Facebook, seules les pages publiques sont supposées être accessibles. Or selon lui, les militants et journalistes fortement présents sur Twitter ne sont pas représentatifs de l’ensemble de la population. Et sur Facebook, les pages publiques accessibles sont celles des médias et des partis ou associations. Le calcul se ferait donc sur une vision biaisée de la société. « Ce n’est pas parce qu’un homme survit en sautant d’un pont que ça va marcher à chaque fois », ajoute Nicolas Vanderbiest. Filteris n’a donc pas passé le premier tour, comme le souligne Libération« Lors du débat à onze, résume Bénédicte Matran, Philippe Poutou a suscité des réactions plutôt positives, a fait réagir, a fait rire. Cela ne veut pas dire que les gens vont voter massivement pour lui. » Depuis dimanche, les candidats en savent davantage sur le poids de l’astroturfing et la qualité de la réponse qu’ils y ont apporté. Dès le 24 avril sur Twitter de nouveaux hashtag sont apparus, dont un #ToutSaufMacron.