Affaibli par un premier AVC en 2005, Jacques Chirac s’était mis en retrait de la vie publique qu’il avait monopolisée pendant plus de quarante ans. Son décès annoncé ce matin a suscité une pluie de réactions. Le président Emmanuel Macron prononcera une allocution télévisée hommage ce soir à 20 heures. Retour sur une carrière politique hors norme.

« Le président Jacques Chirac s’est éteint ce matin au milieu des siens. Paisiblement. ». Depuis l’annonce de sa disparition relayée dans la matinée par ses proches, les hommages se succèdent. L’Assemblée nationale et le Sénat ont aussitôt observé une minute de silence. « Nous venons d’apprendre le décès de Monsieur Jacques Chirac, je vous demande de bien vouloir en hommage à sa mémoire observer une minute de silence. », a déclaré le président de l’Assemblée Richard Ferrand (LREM) depuis le perchoir. Et de poursuivre : « Jacques Chirac fait désormais partie de l’Histoire de France. Une France à son image : fougueuse, complexe, parfois traversée de contradictions, toujours animée d’une inlassable passion républicaine ».

A 86 ans, dont plus de quatre décennies de vie politique ininterrompue, l’ancien chef de l’Etat aura occupé les plus éminentes fonctions de la République : deux fois président, deux fois Premier ministre, dix-huit ans maire de Paris, le « bulldozer », selon Georges Pompidou, a marqué le paysage de la politique hexagonale et la scène internationale. Cette figure si familière des Français au verbe haut pouvait se montrer tantôt faillible avec ses maladresses, on se souvient encore de ses formules passées à la postérité : « Mangez des pommes ! », « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent », «  Abracadabrantesque », et même certains dérapages avec ces déclarations :  « La femme idéale, c’est la femme corrézienne, celle de l’ancien temps, dure à la peine, qui sert les hommes à table, ne s’assied jamais avec eux et ne parle pas. », ou « Le travailleur français qui devient fou avec le bruit et les odeurs… », et tantôt franc-tireur avec ceux dont il s’était aliéné le soutien.

La bataille fratricide avec son ancien fidèle Edouard Balladur lors de la présidentielle de 1995 ou les relations tumultueuses avec celui qui allait devenir son successeur, Nicolas Sarkozy, ont participé à façonner la légende de l’animal politique. Jacques Chirac savait se montrer encore plus redoutable quand la menace émanait de proches… trop ambitieux, trop pressés. De Sarkozy, il dira lors d’une allocution télévisée : « Je décide, il exécute ». Un recadrage en règle.

Retour sur la vie politique et publique d’un géant, en trois faits marquants :

La dissolution de l’Assemblée nationale en 1997

En avril 1997, Jacques Chirac, alors président, décide de dissoudre l’Assemblée nationale où la droite dispose pourtant d’une majorité très confortable. Dans la perspective de préparer l’entrée dans la zone Euro, le tandem Chirac-Juppé construit sa stratégie pour se conformer au Traité de Maastricht qui impose de limiter son déficit public à 3% du PIB. Objectif : anticiper le serrage de vis sur le budget de 1998 et redonner de l’élan à son action politique. A un an des législatives, cette rigueur annoncée compromet les chances de succès du parti présidentiel, le loup politique ose donc une stratégie risquée en invoquant l’article 12 de la Constitution pour dissoudre l’Assemblée nationale.

Une décision qui se retourne contre le chef de l’Etat contraint à présent de cohabiter avec Lionel Jospin – devenu Premier ministre – à  la tête d’un gouvernement de gauche, dite la ‘Gauche plurielle’. Ce coup de massue l’ostracise alors qu’il venait d’entamer son septennat.

L’homme qui a dit « Non » à la guerre en Irak

Convaincu qu’une guerre déstabilisera la région, Jacques Chirac devient le chef de file des pays qui s’opposent à une nouvelle intervention militaire des Etats-Unis de Georges Bush Jr.  Dominique de Villepin, ministre des Affaires étrangères, est missionné à l’ONU pour mener la bataille diplomatique. Lorsque Colin Powell, secrétaire d’Etat américain, soutient – fiole chimique à la main – que Saddam Hussein développerait un programme d’armes de destruction massive, l’ancien diplomate répliquera par un vibrant plaidoyer déclenchant une salve d’applaudissements. Le président Chirac résiste aux pressions de son allié historique : « L’Irak ne représente pas aujourd’hui une menace immédiate telle qu’elle justifie une guerre immédiate. La France en appelle à la responsabilité de chacun pour que la légalité internationale soit respectée (…). S’affranchir de la légitimité des Nations Unies, privilégier la force sur le droit, ce serait prendre une lourde responsabilité ».

La guerre ne sera pas évitée, l’administration Bush sera plus tard rattrapée par ses manipulations à la lumière de rapports à charge, quant Tony Blair pour sa part présentera « ses excuses ». La France, elle, traversera une campagne de « French Bashing » aux Etats-Unis, ce qui n’entamera pas la popularité considérable de Jacques Chirac aux yeux des Français. En ces heures graves, le Pays des Lumières a assumé sa vocation universaliste et humaniste.

Le coup de tonnerre du 21 avril 2002

Le 21 avril, Jacques Chirac arrive en tête du premier tour avec 19,88 % des suffrages, soit le plus faible score historique pour un président sortant. À la surprise générale, Lionel Jospin est éliminé et la France assiste à la montée en puissance du Front National, parti fondé et incarné par Jean-Marie Le Pen. Cette situation inédite est une onde de choc politico-médiatique. Le candidat Jacques Chirac refuse de débattre avec son adversaire, déclarant que « face à l’intolérance et à la haine, il n’y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible ». La gauche appelle à faire barrage au FN, la rue est investie par la jeunesse et par les partisans d’un sursaut républicain. Le 5 mai 2002, Jacques Chirac est largement réélu avec 82,21 % des suffrages.

Aujourd’hui, en France comme à l’international, de tous bords politiques et sur les réseaux sociaux, chacun se souvient de l’homme, de l’animal politique, de l’humaniste, du franchouillard, de l’érudit, du libéral, du Corrézien qui nous laisse un héritage immense.