Les algarades, boutades et fanfaronnades homophobes, misogynes et racistes du président brésilien élu, Jair Bolsonaro, en ont effaré plus d’un au Brésil et dans le reste du monde. Nombreux sont ceux qui voient encore une défaite de la démocratie dans le monde. Cependant, peut-on vraiment croire que le Brésil accueille plus de 57 millions d’électeurs « d’extrême droite » – surtout dans un pays où 50% de la population est métisse ou noire ? Si le danger était si évident, comment expliquer alors que 42 millions d’électeurs, 30% de l’électorat, aient voté nul ou blanc et que 21% des électeurs enregistrés ne se soient même pas présentés pour bloquer cette « extrême droite » en soutenant Fernando Haddad, le candidat de gauche ? Bolsonaro est-il vraiment le « Trump tropical » ? Nous verrons que la situation est beaucoup plus compliquée.

 


Pas de vrai trumpisation au Brésil

Le populisme et le conservatisme de Bolsonaro, ainsi que son discours irrévérent voire insolent, peuvent mener à une comparaison facile avec le président des États-Unis. Or, une analyse de l’électorat des deux hommes met en échec cette comparaison. Selon le Pew Research Center, Trump était majoritaire chez les hommes blancs, âgés de plus de 35 ans, d’origine rurale ou suburbaine, peu éduqués et dépassant rarement le revenu de la classe moyenne. Par contre, le sondage de l’entre-deux-tours de l’institut Datafolha au Brésil montre que Bolsonaro convainquait majoritairement les hommes blancs – quoique le vote féminin était bien distribué entre les deux candidats – âgés de plus de 25 ans, d’origine urbaine, plutôt éduqué, originaire de toute classe sociale sauf la plus modeste. En effet, selon ce sondage, Bolsonaro raflait 51% (contre 36%) des intentions de vote des électeurs diplômés du secondaire et 55% (contre 34%) de ceux diplômés du supérieur. Bolsonaro ne perdait que chez la population extrêmement pauvre – touchant moins de deux salaires minimum par mois, quelques 230 euros – ayant tout au plus un diplôme du primaire et originaire de la région Nord-est, la moins développée du Brésil. Et même si Bolsonaro n’était pas le favori de la population noire, il récoltait tout de même 37% des intentions de vote chez les noirs contre seulement 9% pour le président américain.

Néanmoins, les différences ne s’arrêtent pas qu’au profil de leurs électeurs type. Tandis que Trump est porté par un programme caractérisé par le protectionnisme industriel, le programme économique de Bolsonaro est marqué par une ouverture de l’économie basée sur la privatisation des entreprises publiques, la simplification administrative et fiscale. En effet, le principal conseiller économique du président élu, Paulo Guedes, ne partage pas le même discours aux teintes nationalistes de Bolsonaro et a convaincu ce dernier à présenter un programme de type libéral pour l’économie. Par exemple, Guedes a même soulevé la possibilité d’une flat tax de 20% exonérant les plus pauvres (comme c’est déjà le cas aujourd’hui), mais en supprimant toutes les niches fiscales – au Brésil, les dividendes ne sont pas taxés.

En revanche, il reste un point de similitude majeur entre Trump et Bolsonaro : la politique externe et le soutien de la population évangélique. A plusieurs reprises, le président élu a déclaré son scepticisme face à l’ONU et un plus grand rapprochement avec Israël et les États-Unis, ainsi qu’un éloignement du Venezuela, la Chine et l’Iran. L’épouse de Bolsonaro, Michelle Bolsonaro, est évangélique et active dans la branche politique du mouvement évangélique qui a déjà hébergé Bolsonaro dans au moins trois des sept partis dont a fait partie le président élu au long de ses 28 ans de carrière politique, malgré le fait qu’il soit catholique.

 

Croissance insoutenable sous Lula

Il serait plus instructif alors de nous intéresser aux raisons du rejet si marqué contre le Parti des Travailleurs (PT) de Haddad, Lula et Dilma Rousseff. Une de ces raisons est la désillusion avec la situation économique actuelle du pays.

La croissance pendant la période Lula (2003-2010) était la plus élevée de la période démocratique au Brésil après 1985, avec une croissance moyenne annuelle de 4,1% par rapport aux 2,4% annuels sous son prédécesseur, Fernando Henrique Cardoso (1995-2002), selon la Banque Mondiale. Cette croissance s’est vue accompagnée d’une inflexion du chômage qui tendait vers les 10% pendant le gouvernement Cardoso et qui baisse considérablement vers les 7% à la fin de la période Lula. C’est également sous Lula que l’investissement direct de l’étranger s’accroit de 42,2% annuels en moyenne et que le service de la dette externe se réduit de moitié, passant de 35% de la dette totale à 15%, toujours selon la Banque Mondiale.

Néanmoins, la croissance de la période Lula est tout sauf solide. Certes, le déficit public avait diminué, mais il n’avait jamais disparu sous les années Lula. La dette brésilienne s’accumulait donc et aujourd’hui atteint presque 75% du PIB selon la Banque Centrale du Brésil. En outre, la croissance brésilienne était largement dépendante du boom des matières premières ayant eu lieu entre 2000 et 2014. Cette croissance s’est vaporisée à l’éclatement de la bulle de ces produits. En effet, l’économie brésilienne dérape brutalement lors des années Dilma Rousseff (2011-2016), la protégée de Lula, avec une croissance annuelle moyenne de seulement 0,4%. Le chômage explose à 11,6% en 2016 selon des données de l’OCDE. Les investisseurs étrangers liquident leurs investissements et quittent le pays en masse. Le déficit public atteint 7,8% du PIB brésilien.

Si nous pouvons établir le lien du désastre économique de Dilma Rousseff avec Lula, c’est parce qu’aucun des deux gouvernements n’avaient entamé aucune réforme structurelle majeure. Selon les mesures Doing Business de la Banque Mondiale, le Brésil est un des pires performants dans les catégories « création d’entreprise » (176 sur 190 pays), « permis de construire » (170 sur 190), « enregistrement de propriété » (131 sur 190) et « conformité fiscale » (184 sur 190), étant plutôt moyen dans les autres catégories. Certes, cette lourdeur bureaucratique et fiscale a été héritée des gouvernements militaires et marginalement réformée sous les prédécesseurs des gouvernements PT, mais ces derniers n’ont pratiquement rien fait pour changer la donne. Il était évident alors qu’une fois le boom des matières premières essoufflé, l’économie brésilienne ne pourrait pas maintenir le même rythme de croissance. De nombreux Brésiliens s’interrogent : si la croissance était solide, pourquoi a-t-elle dérapé autant ?

 

Corruption généralisée

La corruption n’est certainement pas une particularité du PT. Les schémas de corruption impliquant hauts fonctionnaires de l’exécutif, parlementaires, hauts cadres des entreprises publics et chefs de grandes entreprises privées ne sont pas nouveaux. Ils ont tous été hérités et peuvent être retracés au moins jusqu’à la période de la dictature militaire au Brésil (1964-1985), responsable de l’étatisation majeure de l’économie, ainsi que de sa bureaucratisation. Alors pourquoi la corruption est le plus souvent associée au PT ? Tout d’abord parce que chez les jeunes électeurs, les gouvernements PT constituent leurs seules références d’administration. Ils ont grandi sous le PT, il est donc normal qu’ils associent la corruption à ce parti.

Les électeurs âgés de plus de 35 ans ont été choqués par l’évolution du PT d’un parti moralement intact à un nid des corrompus. Les gouvernements précédents de José Sarney (1985-1988), Fernando Collor (1989-1992), Itamar Franco (1992-1994) et Fernando Henrique Cardoso étaient généralement conformés par des individus qui étaient déjà riches avant leur arrivé au pouvoir. Ils ont tous souffert des scandales de corruption, mais la population n’a jamais eu l’impression que les présidents et leurs équipes se soient massivement enrichis à cause de la corruption. En revanche, le PT était conformé surtout par des anciens ouvriers, professeurs et cadres moyens. L’enrichissement illicite est donc beaucoup plus flagrant que chez les prédécesseurs du PT. Cela donnait à la population l’impression d’un niveau de corruption jamais vu auparavant.

 

La question vénézuélienne

Si l’Europe se rend compte de la crise économique et humanitaire au Venezuela que récemment, l’Amérique latine est témoin de ce drame directement depuis l’ascension de Hugo Chávez au pouvoir en 1998. La socialisation de l’économie, la persécution politique et l’hyperinflation avaient déjà provoqué l’émigration de plus d’un million de Vénézuéliens à la fin de la période Chávez. Depuis l’ascension de Nicolás Maduro en 2013, ce chiffre monte à plus de 3 millions. Au départ, il s’agissait surtout des classes moyennes et hautes. Les voisins latino-américains étaient plutôt contents d’accueillir cette immigration riche en capital financier et humain. Aujourd’hui les émigrants concernent surtout les classes les plus pauvres, moins éduqués et donc les plus exposés au chômage et à la violence dans les pays d’accueil. Or, le PT pendant ses 13 ans au pouvoir était un des plus grands soutiens du régime chaviste. En effet, le PT est idéologiquement proche de ce régime, car il est un parti d’inspiration marxiste et pas vraiment social-démocrate, d’où sa proximité avouée avec des partis d’extrême gauche au Brésil. Le négationnisme de la situation vénézuélienne chez le PT et ses alliés d’extrême gauche a donc contribué à inquiéter l’électorat brésilien qui vit déjà une récession économique et une recrudescence de la violence urbaine.

 

Le futur

L’élection de Bolsonaro, loin d’être une trumpisation est plutôt le résultat d’un manque d’alternatives viables au Brésil. Certes, d’autres candidats, modérés de droite ou de gauche, parfois même innovateurs, étaient bel et bien disponibles. Néanmoins, ils étaient peu connus ou leurs campagnes manquaient d’une portée nationale. En outre, le Brésil est en récession depuis 2014 et la violence urbaine devient insoutenable. La plupart des Brésiliens comprennent bien qu’une solution durable à la pauvreté inclut l’emploi, l’éducation et la santé, mais pour eux ce sont des solutions de long-terme. Ils veulent des actions immédiates. Bolsonaro l’a compris depuis 2014 quand il avait cerné l’espace largement vide à droite. La question maintenant est de savoir s’il fera gouvernement seul ou largement sous l’influence de ses conseillers modérés.