Depuis l’émergence en Algérie d’une mobilisation sans précédent contre un cinquième mandat d’Abdelaziz Bouteflika, le pouvoir algérien a reculé en ouvrant la voie à une « conférence nationale » en vue de poser les fondements d’une nouvelle constitution et de préparer « l’après Bouteflika ». Cette révolution de velours est scrutée de près par Paris en raison de l’Histoire charnière entre les deux pays. Mais pas seulement. Cette puissance régionale est le premier partenaire économique de la France dans la région MENA («Middle East and North Africa»), au même titre qu’elle est un allié stratégique dans de nombreux dossiers sécuritaires. Madjid Messaoudene, Conseiller municipal délégué à l’Egalité des droits à Saint-Denis (93) s’est rendu sur place, à Alger, pour comprendre les aspirations de cette jeunesse massivement mobilisée dans une ambiance bon enfant. Témoignage sur une séquence historique.

Prenant de court les spéculations, le président Abdelaziz Bouteflika a récemment annoncé le report de l’élection présidentielle et renonce au passage à briguer un cinquième mandat. Dans un message à la nation algérienne, le chef de l’Etat ouvre une nouvelle ère avec  la création d’une « conférence nationale » chargée de la rédaction d’une nouvelle constitution pour l’Algérie d’ici la fin de l’année 2019.

Coup de théâtre ou de poker ? Ou première victoire pour les citoyens algériens fortement mobilisés ?

Madjid Messaoudene : Je dirai que c’est un peu des trois ! D’aucun n’imaginait ce revirement, d’autant que le dépôt officiel de la candidature du président Abdelaziz Bouteflika démontrait le jusqu’au-boutisme du système en place. C’était sans compter la pression citoyenne qui a fonctionné pour le moment. Toutefois, le chef de l’Etat décrié se maintient au pouvoir par l’annulation des élections, un acte ne relevant pas de ses prérogatives ! Quoiqu’il en soit, c’est en effet une première victoire.

Avec le report de la Présidentielle et l’ouverture d’un processus transitionnel, quels scenarii se dessinent-ils selon vous ?

L’ancien ministre des Affaires Etrangères, Lakhdar Brahimi, proche parmi les proches de l’actuel président, est hors jeu car non crédible puisqu’il disait que Abdelaziz Bouteflika était incontesté ! Quant au Premier Ministre Noureddine Bedoui – censé composer un nouveau gouvernement ouvert sur la jeunesse, il n’est pas crédible non plus. Je m’interroge : quid des forces vives de la nation qui entretiennent la flamme démocratique du pays ? Le pouvoir doit impérativement prendre en compte ces facteurs, et plus encore la jeunesse massivement mobilisée et prête à assumer son avenir.

Personnellement, je ne vois pas de personnalité, ni de leader qui aurait émergé et qui aurait la légitimité pour répondre aux aspirations citoyennes. A mon sens, il est avant tout question de la construction d’un projet, lequel devra ensuite être incarné.

L’élu francilien, Madjid Messaoudene, salue la mobilisation exemplaire de la jeunesse algérienne

D’une ampleur inédite, la  mobilisation populaire rassemble autant les familles, les classes moyennes que les notables et les étudiants, sous la bienveillance des forces de l’ordre. Les manifestations et revendications se font dans un esprit pacifique et sans volonté de s’attaquer aux symboles de l’Etat. L’Algérie est-elle en train de faire sa révolution de velours ?

Je pense que le pouvoir n’imaginait pas forcément la vitalité et la viralité de ce mouvement, que celui-ci s’installerait dans la durée tant en Algérie qu’à l’étranger, notamment en France. Le monde regarde l’Algérie : difficile de réprimer des manifestations pacifiques de 15 millions de personnes ! Un mouvement d’inspiration révolutionnaire est indéniablement en cours en Algérie : l’icône Djamila Bouhired ne s’y est pas trompée lorsqu’elle a déclaré aux millions de citoyens mobilisés : “Ne les laissez pas voler votre victoire !”.

Caustiques ou imaginatifs, les slogans essaiment dans les cortèges des manifestants pour la plus grande joie des réseaux sociaux (florilège : “Il colle comme un chewing-gum à la chaussure », « Ils ont les millions, nous sommes des millions », « Pas de bras, pas de cinquième mandat », « Pourquoi pas une femme présidente ? », « Seule Chanel peut faire un numéro 5 ! », « What else ! »). La bataille de la communication peut-elle être une arme décisive ?

L’humour mordant algérien se vérifie encore à l’occasion de ces moments historiques. Il y a quelques jours lors de mon déplacement à Alger, deux étudiants m’ont dit : « On a réussi à enlever le cadre, il reste les clous à présent ! ». Définitivement,  l’humour est une arme de distraction massive, mais en Algérie il revêt un caractère éminemment politique…

Les Femmes algériennes, chefs de file de cette révolution de velours