Lequel d’entre nous n’a jamais eu un intervenant qui, au cours d’une formation au management, lui a fièrement brandi un marqueur pour tableau blanc en lui demandant de relier 4 points dans un cadre précédemment tracé, le tout avec deux droites qui ne se coupent pas et sans soulever le marqueur ? Tout le monde s’accorde, après avoir compris qu’il était nécessaire d’« oser » transgresser[1] en « sortant du cadre », sur la simplicité de la solution.

Mais combien de ceux qui ont vécu l’expérience ont-ils appliquée dans leur vie personnelle comme professionnelle cette-même attitude ?

A notre décharge, force est de constater que rien ne nous prépare, depuis notre plus tendre enfance, à nous éloigner des chemins tracés par certains qui nous ont succédés. Et pourtant, c’est bien là une condition sine qua non pour développer l’esprit créatif et stimuler l’imagination, sources incontestables de valeur ajoutée pour les organisations.

Commençons par un système éducatif qui formate plus qu’il ne forme et duquel découle, un schéma de pensée étroit et rigide qui repose moins sur les fruits de l’observation et de la réflexion que sur un agglomérat de préconstruits culturels. Ces derniers devenant, du reste, très souvent des préjugés idéologiques ce qui auront pour action d’éteindre, petit à petit, la flamme créative qui sommeille en nous. Et quel gâchis quand on voit la puissance créatrice dont les jeunes enfants font preuve dans les maternelles.

Il suffit, pour se rendre compte de cette « castration » et de cette « mise en case », de visionner l’excellente présentation de Ken Robinson et de son explication de la nécessaire rupture du paradigme de l’éducation. On y voit clairement comment la « machine à apprendre étatique » avec ses suffisances, ses dogmes et ses pédagogues ayant quelque peu perdu le lien essentiel avec ceux qui devraient être le centre de nos préoccupations d’enseignant : l’élève, met en œuvre un véritable programme de destruction des esprits créatifs. L’excuse est simple : « on est là pour gérer des masses et nous n’avons ni les ressources humaines ni financières et encore moins la reconnaissance pour faire du sur-mesure » nous lâchent certains enseignants.  

Bob Aubrey qui a publié un très bon ouvrage « L’après mammouth » nous explique, avec son œil de philosophe habitué aux univers multiculturels, comment vivre pour apprendre dans la société post-éducative. Il y démontre pourquoi les systèmes éducatifs actuels sont devenus obsolètes et inadaptés aux nouveaux environnements tout comme aux attentes des parents, étudiants et entreprises.

Les personnes créatives alors qu’elles représentent aujourd’hui une réponse en matière de survie pour les organisations par l’esprit d’innovation qu’elles insufflent peinent à trouver leur place en dehors des laboratoires de R&D. En effet, elles agissent, réfléchissent et pensent généralement différemment des autres. Elles ont, par exemple, un fort besoin de laisser vagabonder leur esprit afin de développer un processus « d’incubation créative » [2] ce qui n’est pas sans nous rappeler le célèbre « effet Zeigarnik ». Ce dernier, que l’on doit à la psychologue russe éponyme, nous décrit comment la procrastination peut être un formidable outil au service de l’apprentissage. Un « lâcher prise », en quelque sorte, que prônent de nombreuses formations au management mais trop rarement visible en entreprise car « rêvasser » au bureau et encore plus à l’école persiste à être perçu comme un tabou difficile à briser dans une culture où le travail se borne à son étymologie, la torture ou le tourment.

J’ai personnellement des souvenirs de réveils parfois brutaux de la part de certains de mes surveillants de lycée alors que je préparais mes dissertations de philosophie. J’avais en effet pris pour habitude de m’adonner à une forme « d’errance de la pensée » comme aime à les appeler Foucault, en m’endormant 20 mn après avoir lu l’énoncée, ce qui ne semblait pas être du goût de mes « pions » qui me secouaient sans ménagement (ou management ?) au nom d’un usage non écrit mais faisant loi à leurs yeux. Ils sont sans doute intervenus dans mon processus cognitif et ont très certainement perturbé (temporairement) ma créativité et mon imagination.  Sans conteste, cela a néanmoins renforcé chez moi un esprit critique et transgressif et à ce titre devrais-je sans doute les en remercier. Peut-être que, malgré eux, ils ont contribué à ce que je suis devenu aujourd’hui, un homme libre et curieux.

Cela met bien évidence une notion de transgression injustement négativement connotée et qui se trouve trop souvent amalgamée à l’infraction ou à la faute. Or, si la faute consiste à refuser une limite, la transgression est, quant à elle, une démarche de dépassement de toutes les limites pour atteindre l’illimité, un monde des possibles où l’impossible ne trouve pas sa place. Transgresser c’est « traverser » et par conséquent se « transformer » ce qui en fait également un véritable rite de passage pour l’individu, un acte fondamental et fondateur pour la psychanalyse et une formidable source de valeur ajoutée pour l’entreprise. En effet, la transgression a cela de merveilleux que toutes créations ou innovations en sont le fruit car elles supposent la mise à mal de l’ordre constitué, qu’il soit social ou moral et d’ « accepter une mutation brusque qui doit contredire un passé ». [3] On retrouve du reste chez les personnes créatives, une capacité d’entrer dans ce que Kaufman qualifie de « zone », un espace intemporel dans lequel aucune pression interne ou externe ne semble pouvoir les impacter. Elles sont en « trans », cet état mental que l’on observe lorsqu’un individu dépasse sa pensée consciente. Dans cet espace sécurisé les créatifs perdent la notion du temps et peuvent se concentrer sur les projets dont ils ont la charge et qui deviennent pour eux de véritables défis personnels.

La créativité nécessite également une grande capacité de « reliance ». Qu’il s’agisse des concepts comme des hommes et femmes, il faut être à même d’aborder un sujet avec une posture globale et trans-disciplinaire, qui signifie d’être en capacité d’observer un sujet ou de traiter un problème en traversant ou visitant d’autres disciplines. Ceci est quasiment impossible à l’école et encore moins dans les organisations hiérarchisées où une telle posture est évidemment immédiatement interprétée comme étant une tentative de prise de pouvoir de la part de l’acteur.  

Toutefois, pour celles et ceux qui persistent, parfois au prix de nombreux sacrifices, un tel choix leur impose de posséder trois qualités essentielles : l’observation et l’écoute de l’Autre, ainsi que la curiosité que Saint Thomas d’Aquin assimilait pourtant à un vice mais que je considère comme une vertu. Néanmoins, comme nous avons pu le constater, les structures, qu’elles soient éducatives ou professionnelles, ne sont pas (encore) prêtes à détecter, accueillir, développer ou fidéliser ces individus créatifs et imaginatifs tant il est difficile de les placer dans un cadre tellement rassurant pour un management en recherche du risque 0. Il leur revient donc la lourde tâche d’oser créer eux-mêmes les conditions pour vivre leur différence.

En interne, ils risquent d’épuiser leurs équipes ou leurs managers en imaginant sans cesse des combinaisons complexes et novatrices mais ils contribueront significativement à la création de valeur de l’entreprise qui les emploie.

En externe, il faudra alors prendre le risque d’endosser le costume de l’entrepreneur avec tout ce que cela comporte en termes d’incertitude et d’instabilité, mais à ce jeu-là, les créatifs sont dotés des meilleurs atouts pour réussir.

 

 

[1] « Ne pas dépasser » le cadre tracé

[2] Ode to positive constructive daydreaming – Front Psychol. 2013; 4: 626. Published online 2013 Sep 23. doi:  10.3389/fpsyg.2013.00626

[3] Filloux Janine, « La transgression de la psychanalyse et dans la psychanalyse », Topique, 1/2009 (n° 106), p. 35-48.