Il est troublant de lire un essai visionnaire publié en 1971, et d’y trouver de l’inspiration pour décrypter l’époque présente, dont l’un des enjeux majeurs consiste à réinventer les lieux de vie au travail.

A l’heure d’un télétravail omniprésent, des efforts de rationalisation des mètres carrés et des intentions stratégiques des organisations que les espaces doivent rendre plus tangibles – attirer et retenir les « talents » (des lieux plus orientés « QVT »), favoriser l’innovation et la coopération (via des labs et autres fablabs), véhiculer les valeurs de l’entreprise ou encore renforcer une « culture client » (au travers de Customer Room, comme BMS et BNP Paribas Cardif en ont créées en France par exemple),  la dimension spatiale du travail se révèle être un enjeu majeur pour les organisations, et je veux ici partager une lecture de ce sujet à l’aune d’une discipline mal connue en France : la proxémie.

L’expérience de l’espace ou l’espace vécu
Commençons par une définition : qu’est-ce que la proxémie ? C’est, pour son initiateur, l’anthropologue Edward T. HALL, « l’ensemble des observations et des théories concernant l’usage que l’homme fait de l’espace » (cf. « La dimension cachée », paru en français aux éditions du Seuil).
Poursuivons par une question : en quoi un ouvrage vieux de 50 ans et une notion peuvent-ils nous aider à éclairer le présent ?
Ils peuvent y participer en nous rappelant combien les êtres humains que nous sommes ont des besoins proxémiques. Si je n’ai pas réalisé un travail comparable pour notre langue, il est intéressant d’observer avec E.T. HALL combien l’anglais regorge de termes se rapportant à l’espace : examinant de près le Petit dictionnaire d’Oxford afin d’y « extraire tous les termes se rapportant à l’espace ou ayant une connotation spatiale, tels que : ensemble, distant de, dessus, dessous, loin de, relié, adjacent, congruent, etc. », l’auteur établit une liste préliminaire qui couvre près de… cinq mille termes ! Ce nombre représente 20% de la totalité des mots inclus dans ledit dictionnaire.
Pourquoi une telle richesse ? Parce que « tout ce que l’homme est et fait est lié à l’expérience de l’espace », nous dit l’auteur. L’être humain est un animal spatial autant que social (les deux dimensions sont étroitement liées) : ainsi, « le sens de l’orientation correcte dans l’espace est ancrée dans les profondeurs de l’homme. Ce type de connaissance engage en dernière analyse sa vie même et sa santé mentale. Être désorienté dans l’espace est une aliénation ». Plus prosaïquement, savoir où l’on est, pouvoir se situer, appréhender les distances et l’orientation vers notre destination, bref, lire l’espace, est l’un de nos besoins essentiels – ce qu’a mis en lumière l’urbaniste et architecte Kevin LYNCH dans L’image de la Cité (Dunod, 1969 pour la traduction française).
L’expérience de l’espace est donc une dimension fondamentale de notre expérience du monde, elle est l’expression d’un rapport sensoriel et émotionnel (porteur d’une éventuelle résonance au sens où l’entend le philosophe et sociologue H. ROSA), social autant que symbolique (notre quartier comme un espace tampon entre le dedans et le dehors, par exemple), à ce qui nous environne, et, d’une certaine manière, nous « conditionne ».
Comme l’écrivait très justement un autre anthropologue dont je reparlerai plus loin, Michel De CERTEAU, « les pratiques de l’espace trament en effet les conditions déterminantes de la vie sociale » (in L’invention du quotidien. 1. Arts de faire, Gallimard, 1980).
Examinons maintenant les quelques enseignements que l’on peut tirer de la relecture de cet ouvrage pour mieux décoder quelques-uns des enjeux de l’époque.

De l’importance des rituels « géographiques »
A l’heure où le télétravail s’est imposé comme un nouveau champ des possibles pour des millions d’actifs qui n’y avaient jamais goûté (ou très partiellement), un grand acteur de l’immobilier d’entreprise souligne utilement dans une publication récente, fondée sur des travaux académiques, la nécessité de recréer des « rituels spatialisés » – ce que sont par exemple les temps de déplacement domicile-travail, mais aussi les cafés du matin ou la discussion informelle de fin de journée sur le parking.
Ces sas sont autant de « rituels géographiques – trajets, pause à la machine à café – [qui] tracent une frontière précieuse entre travail et vie privée. » Or cette frontière tend à disparaître par nature si l’on ne veille pas à organiser nos journées télétravaillées sur une semblable logique : accompagner les enfants à l’école ou à la crèche, prendre un café en bas de chez soi ou sur le trajet pour se donner cette respiration, et, à domicile, veiller à « thématiser » autant que possible les espaces : le bureau ou l’espace que l’on s’est approprié pour le travail, une autre pièce pour les pauses cafés, etc. Aller chercher le journal en milieu de matinée, pour marquer symboliquement un temps de pause, participe de cette logique spatio-temporelle et de la nécessaire préservation d’un temps pour soi.

De la lutte des places : quand l’espace est pouvoir et (manque de) considération
Tenir compte de nos besoins proxémiques, c’est aussi avoir en tête que « l’homme tend à identifier sa propre image avec celle de l’espace qu’il habite » : les dégradations de l’habitat dans les logements sociaux sont le plus souvent le résultat d’une réaction au manque de considération que ressentent les habitants. Dis-moi où tu habites, je te dirai qui tu es…
Au bureau aussi, l’espace exprime une forme de mépris versus de considération – quand les assistantes par exemple se voient attribuer les bureaux aveugles (ou de second jour) alors que leurs managers disposent des emplacements les plus lumineux (et les plus spacieux). En ce sens, l’espace véhicule une image et un statu quo qui peuvent être bousculés quand l’intention stratégique est précisément d’aller à l’encontre d’une culture statutaire, hiérarchique, old school.
Ainsi, l’un des bénéfices majeurs de l’open space ou du flex-office lorsqu’il s’applique à l’ensemble des personnes (dirigeants compris, comme c’est le cas au siège de Bristol-Myers Squibb France), c’est justement de s’attaquer à une culture de ce type.
Lors d’une rénovation des locaux, lorsque sont créés de nouveaux espaces, c’est une occasion formidable pour exprimer de nouvelles formes de considération pour des publics jusqu’ici peu reconnus, à travers ce que l’espace manifeste, exprime, de façon très tangible. On touche ici de très près la notion de « design with care » chère à Cynthia FLEURY, psychanalyste et philosophe, professeure au CNAM.

L’espace est par nature polysensoriel : quand « notre société cancérise la vue »
Chez Boeing, le site de Renton (à proximité de Seattle) connecte visuellement usine (où s’activent près de 900 personnes) et fonctions tertiaires (représentant quelque 1200 personnes), rappelant chaque jour que le travail des uns a besoin de celui des autres. Une approche immersive du design des espaces renforce encore cette connexion entre univers industriel et tertiaire.
Mais tenir compte de nos besoins proxémiques, c’est penser des lieux de vie qui ne se concentrent pas uniquement sur le visuel. La citation qui figure dans le titre de ce paragraphe est empruntée à Michel De CERTEAU, grand anthropologue français décédé en 1986. Visionnaire, il écrivait ceci : « De la télé au journal, de la publicité à toutes les épiphanies marchandes, notre monde cancérise la vue, mesure toute réalité à sa capacité à montrer ou de se montrer et mue les communications en voyages de l’œil ».
Il s’agit donc bien de créer des lieux qui sollicitent l’ensemble de nos sens, y compris l’odorat – quand « les odeurs ont le pouvoir d’évoquer des souvenirs beaucoup plus profonds que les images ou les sons », nous dit E.T. Hall. Développer des sensations olfactives peut ainsi contribuer à créer une impression de vie, de place du village par exemple – si du pain est cuit chaque jour sur place, du café en grain moulu, etc. Or nous avons tous pu déplorer, dans certains environnements, les odeurs hygiénistes, aseptisées, qui standardisent et « refroidissent » les lieux, et, partant, les ambiances de travail – fragrances érigées en incontournables marqueurs olfactifs (créant de la réassurance) dans le contexte de la crise sanitaire actuelle.
De même, l’auteur souligne l’importance de « la redécouverte du sentiment de contact avec les choses, expérience que nous refuse une vie toujours plus protégée et davantage régie par l’automation ». Lorsque le siège social d’une entreprise est localisé à proximité d’une usine, pouvoir regarder les produits derrière une vitrine, c’est bien, mais pouvoir les manipuler, les toucher, en découvrir les composants, c’est mieux.
Enfin, faire entendre (en sourdine), par exemple, le murmure de la Manufacture qui jouxte des bureaux dans ceux-ci, comme un bruit de fond, face à des images de ladite usine – photographiques ou vidéo – affichées dans les couloirs des locaux tertiaires, est une manière d’enrichir l’expérience d’un lieu comme de valoriser (reconnaître) le travail des collègues de la Fabrique, souvent dévalorisé face au monde prétendument supérieur du Bureau.

Quand l’espace favorise l’innovation, la créativité, l’ouverture au monde
Le développement des labs, fablabs et autres lieux dédiés à l’innovation ces dernières années dans les entreprises – citons en France ceux de Sanofi, Safran, BNP Paribas Cardif ou encore Decathlon – témoigne de l’importance accordée aux conditions spatiales du management de l’innovation. Les méthodes et les environnements physiques du Design Thinking ont largement aidé à la diffusion des préceptes sous-jacents, quand mettre des collaborateurs en créativité requiert une atmosphère différente du quotidien.
Or l’auteur nous disait déjà (en 1971 !) qu’il « faut de l’espace pour que les pensées aient le temps de hisser la voile et de tirer quelques bords avant de toucher au port », citant l’écrivain H.D. THOREAU.
Pour son futur siège social, qui sera inauguré en 2021, l’entreprise française ALPHI a fait le choix d’une agora qui accueillera, dès le hall d’entrée, le monde extérieur : start-up, universitaires, associations et artistes seront ainsi conviés à venir à la rencontre des équipes et des partenaires de l’entreprise.

Quand les Open Space et autre Flex Office nous condamnent à jouer un rôle en permanence
Evoquant le sociologue américain Erving GOFFMAN, notre auteur rappelle que l’objet de ce dernier est d’étudier « les rapports entre la façade que les gens présentent au monde et le moi qu’elle leur sert à dissimuler ». Or, nous dit-il, « l’emploi du mot façade est par lui-même révélateur : il marque bien la reconnaissance des strates protectrices du moi et le rôle joué par les éléments architecturaux qui fournissent les écrans derrière lesquels on se retire périodiquement. Maintenir une façade peut exiger une grande dépense nerveuse. L’architecture est en mesure de décharger les humains de ce fardeau. Elle peut également leur fournir le refuge où « se laisser aller » et être simplement soi-même ».
Si l’on ne crée pas, donc, des espaces où les collaborateurs peuvent se relâcher, poser les pieds sur la table ou se gratter le nez (!), on contraint chacun à puiser une énergie précieuse à seule fin de se comporter de la façon jugée appropriée – de plus en plus appropriée qui plus est au regard des prescriptions comportementales qui régissent (ou visent plus exactement à régir) les comportements souhaités en entreprise…
C’est, pour le lire autrement, ne pas perdre de vue que l’homme a besoin de moments de solitude, insiste l’auteur. Il s’agit donc bien de créer des espaces pour souffler, où l’on tombe le masque (image à double sens évidemment aujourd’hui), ou l’on tombe la façade, ou l’on peut simplement être soi pour quelques instants ; où, comme l’écrivait si justement M. De CERTEAU à promos du domicile, « le corps dispose d’un abri clos, où il peut à son gré s’étendre, dormir, se soustraire au bruit, au regard, à la présence d’autrui. (…) C’est disposer d’un lieu protégé d’où la pression du corps social sur le corps individuel est écartée ».
Le plébiscite assez global en faveur du télétravail (ce qui s’exprime un peu partout, c’est grosso modo un mi-temps en Home Office) s’explique sans nul doute aussi par ce besoin qui est plus difficilement avouable que l’inconfort et les pertes de temps liés à la mobilité du quotidien. Chez soi, on n’est plus obligé de jouer un rôle, l’énergie se focalise sur le contenu du travail et moins sur la manière de se présenter au monde, de parfaire sa façade.
In fine, la question qui se pose, pour ce qui concerne les bureaux, est donc bien celle de savoir s’il y est légitime, et sous quelles formes, de réserver des espaces à ce besoin précieux d’un « lieu protégé ».

La parabole du coin de table : quand le mobilier et l’aménagement favorisent (ou non) les conversations
Rapportant une expérience menée dans un hôpital canadien, l’auteur observe que « dans les halls, les chaises retrouvées en petits cercles après les visites étaient aussitôt après réalignées militairement le long des murs » : les patients tendaient en effet à les disposer en cercle, pour discuter avec leurs proches ou avec d’autres patients, dans la mesure où leur disposition rigide le long des murs ne favorisait pas les conversations. Le risque était clair : voir les patientes du service devenir « comme les meubles, définitivement collées aux murs en silence ».
Dans le cadre de l’expérimentation, en travaillant sur la position des personnes (des chaises) autour des tables, il est rapidement apparu que la situation de coin (dans laquelle les interlocuteurs se situent de part et d’autre d’un angle droit) suscitait six fois plus de conversations qu’une situation en face à face (à un mètre de distance), et deux fois plus que la disposition où les interlocuteurs sont placés côte à côte. Troublant. L’expérimentation ainsi conduite sur un service a donc pu montrer que selon la disposition du mobilier, le nombre de conversations pouvait… doubler !
L’auteur recommande ainsi d’étudier la relation du mobilier et de la conversation, dont l’impact est pour lui immédiatement mesurable. On voit que cela dépasse largement le champ du design dans son acception traditionnelle, celle (pour faire court) du beau et de l’ergonomie, pour entrer dans celui des stratégies que les organisations peuvent déployer pour susciter, encourager, favoriser… ou non, les conversations.
A l’heure où, semble-t-il, l’innovation, les décloisonnements (et donc le dialogue interservices), la coopération ou encore la convivialité sont des injonctions fortes dans les entreprises, des enjeux de transformation culturelle majeurs, méditer ce propos n’est pas anodin. J’ai été frappé récemment d’entendre le DRH d’une grande entreprise du monde de la santé, lequel soulignait combien les équipes étaient prêtes à revenir sur site à condition que cela ait un sens, et que ce dernier s’ancrait principalement dans le lien social, dans ces conversations improvisées, informelles, qui sont aussi nécessaires pour faire avancer les projets, dissoudre un différent, faire émerger une idée…

Pour finir, faire revenir les gens au travail (donc au bureau, forcément !), ne peut pas simplement relever d’une injonction. C’est à une attention nouvelle, ou renouvelée, à nos environnements spatiaux qu’il faut s’attacher, et je reste en cela cohérent avec ce que j’ai écrit ailleurs sur l’éthique du care : prendre soin, être attentif à l’autre, c’est aussi considérer les besoins proxémiques des collaborateurs – et des clients.

 

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