Les enseignants d’Histoire-Géographie sont, dans leurs actions, inspirés par la citation de Sir William Churchill « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ». Ainsi, ils replacent des ressources relatives à ces deux matières dans leurs contextes sociaux, économiques, géographiques et historiques.

Ils peuvent d’un côté éclairer les entreprises pour comprendre les évolutions de l’économie notamment celle des plateformes et de l’autre préparer les élèves à relever les défis liés à cette économie ou au phénomène d’ubérisation en les positionnant pour un meilleur apprentissage des compétences de demain. Le rapprochement entre les professeurs d’histoire-géographie et le monde de l’entreprise peut permettre d’aider à des choix en entreprise, renforcer l’orientation des lycéens et des étudiants et plus largement préparer notre jeunesse aux emplois de demain.

Pour cela les enseignants d’histoire-géographie et les enseignants documentalistes doivent pouvoir se rapprocher des entreprises qui peuvent alors les associer à un nécessaire travail de mémoire en leur sein.

Ces enseignants peuvent permettre aux élèves de comprendre le monde d’aujourd’hui à partir des leçons tirées de situations historiques (1) et peuvent s’impliquer dans l’écriture de l’histoire d’entreprises locales (2) qui peuvent alors mieux comprendre leurs besoins en formation pour demain.

1 / Tirer des leçons économiques de situations historiques : comprendre l’économie à travers l’Histoire

La réalité d’une rencontre entre une entreprise et un enseignant peut conduire à une restitution par les élèves de leurs travaux au sein d’une grande entreprise ou d’une entreprise de taille intermédiaire (ETI) et devant certains collaborateurs. Le programme n’est pas perturbé, le volume horaire est inchangé, l’évaluation des travaux reste à la main du corps enseignant. L’élève s’élève et quelle ouverture d’esprit pour les collaborateurs qui sans cela ne seraient pas amenés à construire de parallèles.

Certains enseignants d’Histoire-Géographie font ainsi travailler leurs élèves en classe sur un point au programme et organisent la restitution des exposés hors les murs ou sous forme de webinar.

Ainsi, dans le cadre du programme d’Histoire portant sur les puissances économiques et la croissance économique depuis le XVIIème siècle, un travail sur la suprématie de certaines économies pendant une certaine période et l’étude de leur déclin peut être initié.

Inspiré des travaux de l’historien Michael North un professeur peut inviter une partie des élèves à comprendre comment un pays aussi petit que les Pays-Bas, comptant à peine plus d’un million et demi d’habitants et dépourvu de richesses naturelles, a pu au XVIIème siècle, période de crise générale, se hisser au rang de puissance économique dominante. L’autre partie des élèves pourrait identifier les raisons du déclin et relier certains événements parmi lesquels la mauvaise chute de cheval qui a coûté la vie à Guillaume III, l’effondrement du prix du poivre sur les marchés européens et l’explosion simultanée de la demande de toile indienne, de café, de moka et de thé de Chine, le coût croissant du commerce outre-mer ou la peste bovine qui obligeât à cesser les exportations de fromage et de beurre. Il y a fort à parier que de nombreux lecteurs ont déjà fait le lien avec des actualités récentes comme l’épidémie de la vache folle, ou du SRAS…

Les élèves seraient alors amenés à travailler sur l’une des premières crises spéculatives. Lors de la restitution, ils pourraient expliquer qu’à partir de la fin du XVIe siècle, le nord de l’Europe voit se développer un engouement extraordinaire pour les tulipes. Au plus haut de la spéculation, un bulbe de Semper Augustus, la tulipe la plus recherchée, vaut 10 000 florins, soit l’équivalent de 5 hectares de terres ou le prix d’un beau palais sur un canal prisé d’Amsterdam alors qu’un ouvrier spécialisé gagne environ 150 florins par an. De 1634 à 1637, en trente-six mois, le prix des bulbes augmente de 5 900 %. Le marché de la tulipe a alors perdu tout lien avec la réalité, les investisseurs devenus spéculateurs oublient ce que l’on nomme le “sous-jacent”, c’est-à-dire la tulipe elle-même, et ne pensent qu’aux gains espérés. Le 6 février 1637, les cours s’effondrent brusquement et les acheteurs se trouvent dans l’incapacité d’honorer leurs contrats.

Quelques jours après la restitution hors les murs ou la tenue du webinar un dirigeant peut largement amener ses collaborateurs à réfléchir sur les situations spéculatives d’aujourd’hui et l’engouement pour des rendements mirobolants. Il y a fort à parier que de nombreux lecteurs ont déjà fait le lien avec une actualité récente comme le cours des cryptos monnaies

2 / Tirer des leçons historiques de situations économiques : garder la mémoire des marques

Un travail de documentaliste peut aussi apporter de la fierté et de la cohésion identitaire au sein d’une entreprise. Nous pourrions retenir les travaux réalisés en 1998 par Maurice Hamon sur Saint-Gobain, l’unique survivante des manufactures privées créées par Colbert. Dans « Du Soleil à la Terre » Maurice Hamon raconte l’histoire de Saint Gobain en 269 pages ; il retrace comment ont fini par se rencontrer, les glaces de Versailles, les vitres des carrosses du roi Soleil et le tuyaux de Pont à Mousson pour se transformer ensemble et aborder sur des bases nouvelles le XXIème siècle.

Ce travail a sûrement inspiré Estelle Fallet, qui en 2002 a écrit « Tissot, Le roman d’une fabrique de montre ». Elle explique qu’elle a réalisé ce travail afin de « participer à un vaste projet de conservation et de mise en valeur du patrimoine horloger. Donner un futur au passé de Tissot ! C’est la devise autour de laquelle la direction de Tissot et moi-même nous sommes retrouvés, fortuitement réunis par notre intérêt commun pour l’histoire racontée de nos horlogers neuchâtelois, nos aînés, nos contemporains et nos cadets. »

Il est intéressant de comprendre le chemin parcouru par cette documentaliste suisse. En fait, parallèlement à sa formation universitaire, Estelle Fallet travaille en qualité de documentaliste stagiaire au Musée international d’horlogerie. Elle poursuit ses études et recherches notamment à l’Université de Paris IV La Sorbonne. Ses travaux sont centrés principalement sur l’histoire sociale et culturelle de l’horlogerie neuchâteloise au 19ème siècle. Ce travail de documentation et d’exploitation historienne permet d abord de comprendre comment Tissot est aujourd’hui le plus gros vendeur de montres suisses traditionnelles dans le monde depuis plus de 150 ans. Mais ce travail permet ensuite de mesurer l’importance de l’innovation et de la technologie. L’histoire commence en 1853, en Suisse, dans la ville du Locle. Charles-Félicien Tissot et de son fils, Charles-Émile désireux de créer un véritable empire de l’horlogerie, s’entourent d’une équipe de techniciens et d’ingénieurs, afin de développer des produits innovants.

Avec un vrai sens de l’innovation, dès la première année de son existence, Tissot propose ainsi la première montre de poche avec deux fuseaux horaires. En 1858, Charles-Émile quitte la Suisse pour la Russie, où il vend des milliers de montres de poche en forme de savonnettes, imposant ainsi peu à peu la marque au niveau international.

Dès sa création, Tissot s’est tourné vers les nouvelles technologies. La manufacture horlogère adopte même un slogan éloquent, “Innovateur par tradition”. En 1916, Tissot lance ainsi la montre Banane. En 1930, Tissot fusionne avec Omega et elles créent la Société suisse pour l’industrie horlogère, qui deviendra le groupe Swatch en 1985. Les deux horlogers sont rejoints, en 1932, par Lemania, qui leur permet de développer le marché des chronographes et d’intégrer le milieu du chronométrage, notamment pour les compétitions cyclistes ou les grands prix moto.

Ce travail peut tout à fait être exploité en région ou académie au niveau de sous-traitants du secteur pour réfléchir sur les défis futurs de l’horlogerie comme a pu le faire le cabinet Deloitte dans son Etude 2017 sur l’industrie horlogère Suisse, le règne du numérique.

Des parallèles peuvent être réalisés par exemple avec le monde de l’automobile. Une ETI qui travaille actuellement dans l’automobile peut gagner à s’associer avec un professeur d’histoire et ses élèves. Comprendre les défis de l’horlogerie c’est entrevoir des solutions pour faire face aux défis de l’automobile de demain. Il y a quarante ans, Texas Instruments se lança dans des montres électroniques. L’horlogerie Suisse fut bousculée pendant quelques années mais ils réussirent à reprendre le contrôle de la situation. En effet dans une montre, il y a trois types de valeur ajoutée : le mécanisme, le couple boîtier-bracelet et la distribution. La technologie du mécanisme passa à l’électronique. Les Suisses, qui étaient des mécaniciens, souffrirent, mais la valeur du mécanisme s’effondra à cause de l’effet d’expérience. Les horlogers suisses s’appuyèrent sur leurs points de force (boîtiers-bracelets et distribution) pour tenir bon. À cet effet ils investirent dans la formation pour apprendre l’électronique et revenir dans le jeu. Texas Instruments rata son intégration aval et Intel, resté à l’amont, en profita pour creuser l’écart dans les composants.

Il pourrait en être de même dans les automobiles. Xavier Fontanet résume cela sous la forme de la question suivante : « Sous la pression du tout technologique vont-elles devenir des smartphones sur roues ? ». Il pressent que l’électronique va rentrer dans l’auto, mais son coût va baisser. L’électrique va se substituer à la mécanique, mais la carrosserie et la distribution vont rester les bases de coût prédominantes. Si les géants de l’informatique investissent dans l’automobile il referont probablement l’erreur de Texas Instruments. L’automobile est un des domaines d’excellence de la France. Nos ETI ont un immense défi à relever, mais la partie est jouable. Après une telle restitution toutes les parties prenantes de l’entreprise peuvent réfléchir sur la nécessaire transformation par la formation de ceux qui occupent des métiers condamnés pour leur permettre d’apprendre ceux qui compteront dans le futur.

 

Les entreprises évaluent la situation dans leur secteur respectif mais elles ne peuvent pas bénéficier d’une vision 360. Or ceux qui sont sur la ligne de front du combat économique ont besoin d’être éclairés. Ils ont la rude tâche de devoir « discerner dans la complexité pour décider dans l’incertitude et agir dans l’adversité ». Un partenariat fort est envisageable entre les enseignants et l’entreprise.

400 ans AVJC, Thucydide reconnu comme étant le père de l’histoire invitait à « voir clair dans les événements passés et dans ceux qui, à l’avenir, du fait qu’ils mettront en jeu eux aussi des hommes, présenteront des similitudes ou des analogies ». La force d’un groupe de travail d’historiens au sens large peut permettre de décrypter les signaux forts et les signaux faibles.

Les enseignants français doivent pouvoir bénéficier d’un temps en entreprise pour capter les informations. Ainsi un travail mené par un groupe de professeurs d’histoire, de géographie et de professeurs documentalistes sachant aborder l’histoire politique, sociale, les relations internationales, pourrait être d’une grande valeur ajoutée. Tout est question de rencontre et constitue donc une histoire en soi si nous reprenons la formule de Charles de Gaulle : « L’histoire, c’est la rencontre d’une volonté et d’un événement ».