Mo Gawdat vient de démissionner de Google X, le laboratoire secret de Google, pour se consacrer à sa mission quasi messianique : rendre un milliard de personnes heureuses. Cet Egyptien de 50 ans prétend en effet avoir trouvé l’équation du bonheur. Une formule mathématique, qui n’a rien de magique, et qu’il propage de part le monde. Son livre, La formule du bonheur qui vient de paraître en français est dédié à son fils Ali, décédé en 2014. Forbes France a rencontré Mo Gawdat lors de son passage à Paris.

C’est un homme souriant à l’accent anglais roulant comme une pierre dans une cascade. Mohammad Gawdat, dit « Mo », est un ingénieur Egyptien de cinquante ans à la lointaine ressemblance avec Gandhi. Après dix ans passés chez Google, il annonce aujourd’hui sa démission du poste de Chief Business Officer de Google X, le laboratoire secret du géant américain qui développe les innovations de rupture, dont les voitures autonomes. Mo Gawdat prétend avoir découvert la formule du bonheur et veut consacrer le reste de sa vie à rendre les autres heureux. Un milliard, c’est l’objectif.


Dans La Formule du bonheur (Ed. Larousse), son livre inspiré par la sagesse de son fils Ali, décédé en 2014, Mo Gawdat, en ingénieur, y dévoile la formule du bonheur.

Le bonheur est supérieur ou égal à votre perception des événements de la vie moins vos attentes quant au déroulement de votre vie.

Une formule simple, voire simpliste, mais qui fonctionne à chaque fois nous explique Mo Gawdat.

 

Pourquoi démissionnez-vous de Google X pour vous consacrer au bonheur ?

Mo Gawdat : « L’intelligence artificielle va arriver. Les ordinateurs, un jour ou l’autre, seront plus intelligents que l’humain. Ils vont résoudre des problèmes, créer, inventer et prendre des décisions. Comment assurons-nous qu’ils prendront alors des décisions qui seront favorables à l’homme ? On peut mettre en place tous les garde fous possibles, si la machine devient plus intelligente que l’homme, elle les fera tomber. L’idée n’est donc pas de se concentrer sur les mesures de sécurités à prendre pour faire en sorte de canaliser la machine, l’idée est de montrer autre chose à la machine. L’IA aujourd’hui apprend comme un enfant. Et elle apprend de ce qu’elle voit. Or, nous lui montrons des choses terribles : la compétition, la jalousie, la violence. Dans dix ans, les IA vont donc être compétitives.

L’idée est de leur montrer autre chose : être heureux, pas seulement pour moi-même, mais aussi faire en sorte, par empathie, que les autres soient heureux. Comment a commencé le printemps arabe ? Comment a été élu Donald Trump ? Le pouvoir n’est plus dans les mains des grands, mais dans les mains de chacun d’entre nous.

Et le bonheur est une question de choix. Combien d’entre nous prennent une heure dans la journée pour réfléchir au bonheur ? Je propose un exercice : faire une liste des choses qui nous rendent heureux. J’ai découverts qu’une tasse de café me rendait heureux. J’en prends donc trois par jour, avec quelqu’un que j’aime ou seul, sans regarder mes e-mail, sans être pressé.

Pourquoi le bonheur se résume-t-il à une formule, celle que vous souhaitez diffuser auprès d’un milliard de personnes ?

Notre cerveau est une machine de survie. L’équation du bonheur c’est le fait que votre cerveau regarde tout ce qu’il y a autour de vous et commence à dire: je compare les événements à mes attentes. Si mes attentes rencontrent ces événements, je suis heureux. Le problème vient quand les événements ne sont pas à la hauteur des attentes. Cela provoque une alerte dans le cerveau qui provoque elle-même une émotion : inquiétude, tristesse, etc. Et ce sont ces émotions qui vous rendent malheureux.

Notre cerveau est fait pour trouver ce qui ne va pas. Parce que ce qui va bien n’est pas important pour votre survie. Prenez l’exemple du tigre. C’est un animal magnifique. Mais le cerveau va se concentrer sur les dents du tigre et nous pousse à nous enfuir. 60 à 70% du temps, le cerveau humain repère ce qui ne va pas.

Vous répandez dans le monde votre idée et votre formule du bonheur. Est-il possible d’être heureux, de combiner business et bonheur ?

J’ai bossé dix ans pour Google. Le bonheur est une décision de business. Quand vous rendez vos employés heureux, ils restent plus longtemps, ils sont plus productifs, ils sont meilleurs avec leurs clients, etc. Les actions qui produisent du bonheur, produisent aussi des solutions. Google offre parfois des sushis à ses employés. S’ils restent au bureau, qu’ils partagent un bon repas entre collègues, que vont-ils faire ? Parler de nouvelles solutions. C’est ce qui s’est passé pour Gmail.

Dans ce sens, le bonheur est une responsabilité du manager. La meilleure chose que puisse faire un leader est de rendre ses employés heureux, leur donner un cap. Le management est une chose, le leadership est un art : les gens doivent avoir envie de travailler pour le leader et l’entreprise. 

Chez Google X, je faisais des réunions de travail dans lesquelles je demandais à mes équipes si elles avaient atteint leurs objectifs. Je ne leur disais jamais ce qu’ils avaient à faire. Et puis, régulièrement, nous avions des réunions sur les choses qui comptent vraiment. Et là, il ne s’agissait pas d’objectifs ou de chiffres, mais de savoir si les employés étaient heureux, si nos produits étaient au goût de nos utilisateurs. Car le business est de savoir quel est le rôle que nous jouons dans la société. 

Donc ce serait à l’humain d’agir directement sur sa perception des choses ?

Il existe de petites choses qui font que nous sommes malheureux. Certaines personnes ne voient que cela, d’autres vont voir ce qu’il y a de bon et de beau autour d’eux et évacuer les mauvaises choses. En revanche, il existe de véritables raisons d’être malheureux. La perte d’un être cher, la maladie, un licenciement… La première chose à faire est de se demander si l’on peut faire quelque chose. Si votre partenaire vous trompe, ce qui est une raison indéniable pour être malheureux, vous pouvez vous demander : puis-je pardonner ? puis-je avoir une conversation avec la personne et tenter de comprendre ? Puis-je partir ? Si vous pouvez faire une de ces choses, faîtes-le et il n’y aura plus de raison d’être malheureux. Guérir un cœur briser prend un peu de temps, mais il n’y aura plus de raison d’être malheureux.

Parfois, des choses se produisent dans votre vie et vous ne pouvez rien faire pour les arranger. Par exemple, j’ai perdu mon fils. Je ne pourrais jamais le ramener. C’est ainsi. La plupart des gens pensent que je n’ai plus d’autre choix à présent que d’être malheureux. Ce n’est pas vrai. Je pourrais passer le reste de ma vie à pleurer, mais même sur mon lit de mort, Ali ne sera pas de retour. Ou je peux décider d’accepter qu’Ali ne soit plus parmi nous. Je ne l’accepte pas comme une faiblesse, mais comme une force. J’ai réalisé que l’absence de mon fils était une nouvelle réalité de ma vie, et je l’ai accepté. La vie m’a enlevé un être cher, je l’ai accepté, puis je me suis engagé pour faire en sorte que chaque jour soit meilleur que le précédent.

Mon cerveau me dit « j’aurais dû le conduire dans un autre hôpital », c’est vrai, mais puis-je revenir en arrière, puis-je changer cela ? Non, alors pourquoi le cerveau me dit-il cela ? J’ai donc demandé à mon cerveau de me donner une pensée positive. L’idée est alors venue de montrer au monde l’être exceptionnel qu’était Ali, partager son modèle de bonheur, et faire en sorte de rendre les gens heureux pour que le monde soit un plus bel endroit que le jour où Ali l’a laissé. Nous avons commencé avec dix millions de personnes et nous avons pour objectif de rendre un milliard de personnes heureuses. Cela ne ramènera jamais Ali, mais les rendre heureux est mieux que de passer le reste de ma vie à pleurer.  

La vie est dure pour tout le monde, au moins à un moment. Selon moi, c’est pour deux raisons : soit c’est pour apprendre quelque chose, soit c’est pour changer de direction.

Si le bonheur s’explique dans une formule, cela signifie que le malheur et le bonheur seraient prévisibles ?

Le malheur est prévisible. En effet, nous sommes des machines extrêmement complexes et c’est pour cette raison qu’il nous est facile de penser que nous sommes imprévisibles. Ce n’est pas le cas. Si vous regardez partout dans le monde, l’humain est fait de la même manière. Si vous mangez sainement et que vous faites de l’exercice plusieurs fois par semaine, vous serez mince. Certains auront besoin de manger un peu moins ou de faire un peu plus d’exercice que d’autres, mais dans les grandes lignes, c’est prévisible. C’est exactement la même chose avec le bonheur. Sauf que le bonheur est un sujet du cœur et de l’esprit. Dans les détails, c’est difficile à prédire, mais pas dans les grandes lignes. C’est tellement prévisible que je peux vous le décrire dans une équation mathématique. Et cela fonctionne. Vous verrez ainsi qu’à chaque fois que vous êtes malheureuse l’équation s’applique, ainsi qu’à chaque fois que vous êtes heureuse. C’est à ce point prévisible.

J’ai eu la chance d’être malheureux très jeune. J’ai commencé ma vie très heureux, et je suis tombée dans une phase très malheureuse. J’ai eu une phase d’incroyable succès, de l’âge de 26 à 29 ans. Et plus je réussissais, plus je devenais malheureux. Cela a été une chance. James Cameron dit que certaines personnes passent leur vie à grimper et en arrivant au sommet elles se rendent compte qu’elles ont pris le mauvais chemin. C’était mon cas. Je pensais alors que l’argent, la carrière, le succès et la gloire étaient les choses à accomplir dans la vie. J’ai accompli toutes ces choses si jeune qu’à l’âge de 29 ans j’avais plus d’argent que je n’aurais jamais pensé en avoir, une carrière dont tout le monde était curieux et jaloux et j’étais pourtant extrêmement malheureux. J’ai donc réalisé que je faisais fausse route.

J’étais malheureux parce que je cherchais le bonheur aux mauvais endroits. Je pensais qu’en gagnant de l’argent je pourrais acheter des choses, voyager, faire toutes ces choses que le monde moderne nous apprend comme étant les choses qui nous rendent heureux. Le vérité est que le bonheur ne se trouve jamais dans un autre gadget, une autre voiture, une autre maison. Le bonheur n’est jamais dans les choses. Le bonheur ne se trouve jamais en dehors de vous-même, c’est quelque chose qui est en vous. Vous êtes née heureuse. L’humain débute dans la vie en étant heureux. Un bébé à simplement besoin de manger, de se sentir au chaud et en sécurité. Et puis nous grandissons, et quelque part sur le chemin nous nous persuadons que nous avons besoin de choses pour être heureux. Mais c’est faux. Ce dont nous avons vraiment besoin en réalité est de n’avoir aucune raison d’être malheureux. Pour revenir sur l’exemple du bébé, si sa couche est mouillée, il pleure ; si on lui change la couche, il s’arrête de pleurer car la raison de son mal être s’est envolée.

Pourquoi le malheur est-il si répandu dans nos sociétés modernes ?

Cela commence avec la société et puis cela devient de notre responsabilité. Pour commencer, l’école nous rend malheureux. Un enfant de trois ans qui s’assoie pour la première fois à l’école s’entend dire « maintenant, assez de joie et d’amusement, l’école, c’est du sérieux ». Certains vont résister un peu, mais nous finissons tous par intégrer le fait que notre succès est plus important dans la vie que notre bonheur. Et donc que faisons-nous à partir de là ? Nous commençons à faire des choses qui nous permettront de réussir dans la vie. Or, le problème est que les choses qui nous permettent de réussir ne nous rendent pas heureux. Mais l’inverse est vrai. Attention, il y a une vraie différence entre le fun et être heureux. Quand on fait des choses sympas, ce ne sont pas des choses qui nous font réussir, en revanche, quand nous faisons des choses qui nous rendent vraiment heureux, nous réussissons car nous effectuons alors nos meilleures performances, nous sommes alors à notre meilleur niveau. Les meilleurs écrivains sont des personnes qui aiment écrire, les meilleurs musiciens sont ceux qui aiment jouer.

Il y a une incompréhension dans notre monde moderne entre la douleur et le malheur. La douleur vient de l’extérieur et même si nous la détestons, la douleur est bonne. Le malheur, c’est très différent. C’est le fait de régénérer la douleur à la demande, un peu comme Netflix. Votre petit ami vous dit quelque chose qui vous blesse le vendredi, et vous vous levez les jours suivant en vous disant, qu’il a dit cela parce qu’il ne vous aime plus. Et vous y pensez sans cesse. Sans agir.

Si l’on y pense d’un point de vue de l’ingénierie, pourquoi laissons-nous notre cerveau nous laisser endurer cela ? Je donne souvent cet exemple : imaginez que vous avez une amie, Jacqueline, qui vous dit « viens, je vais te faire sentir mal, je vais te faire souffrir pendant des heures, et ensuite je vais disparaître ». Allez-vous aimer Jacqueline ? C’est ce que nous laissons faire à notre cerveau.

Le monde moderne nous apprend que c’est ok d’être malheureux. On croit qu’il est plus important de montrer que nous sommes beaux, que tout va bien, que nous voulons gagner plus. Nous ne pensons pas au bonheur, nous n’en parlons pas. Nous ne faisons pas du bonheur notre priorité. Si votre priorité est de rester mince, vous n’allez pas manger des baguettes toute la journée. Si vous succombez à la nourriture, vous n’allez pas restée mince. C’est la même chose dans le monde moderne, notre objectif est le succès et pas le fait d’être heureux. »