Les coursiers à vélo manifestent contre la start-up britannique de livraison de repas Deliveroo pour la deuxième journée consécutive dans plusieurs villes de France. Ils se retrouvent ce lundi après-midi à 15 heures place de la République à Paris pour contester la rémunération à la course et la précarisation de leur situation. Jérôme Pimot, ancien coursier chez Deliveroo, porte-parole du Collectif des Livreurs Autonomes Parisiens (Clap 75), présente les revendications des coursiers.

Pour quelles raisons les livreurs à vélo manifestent-ils aujourd’hui contre Deliveroo ?


« – Tout remonte à la chute de Take Eat Easy (la société belge de livraison de repas brutalement mise en liquidation judiciaire, NDLR), en août 2016. Après le choc, les livreurs, qui étaient nombreux à travailler pour la plate-forme, se sont tournés vers Deliveroo. Take Eat Easy payait 7,5 euros la course, mais il y avait un minimum garanti de trois courses rémunérées, qu’elles soient faites ou non. En arrivant chez Deliveroo, les livreurs ont touché 7,5 euros de l’heure et deux à quatre euros la course. Pour nous, ce tarif à l’heure représentait les prémisses du salariat. En fait, peu de temps après la chute de Take Eat Easy, Deliveroo change les règles : les nouveaux livreurs toucheront désormais 5,75 euros la course à Paris et 5 euros en province. Un tarif bien moins élevé que celui proposé par Take Eat Easy, mais toujours avec un minimum garanti de deux à trois courses. Cette condition a permis aux livreurs de se dire que c’était mieux que rien vu qu’ils venaient de perdre leur principal employeur. Mais ces garanties étaient intégrées dans une part non contractuelle, et elles ont presque toutes disparues.

Fin juillet, les anciens livreurs ont appris qu’eux aussi seraient payés à la course à partir de fin août. Finalement, face à la grogne, les livreurs ont été informés qu’ils auraient un mois de battement avant la mise en place des nouveaux tarifs. »

Quelles sont vos revendications ?

« – Nous voulons obtenir un tarif à l’heure de 20 euros. Pour rouler, nous devons emmagasiner 4 000 calories par jour, et pas du gras et du sucre, donc cela a un coût. De plus, nous devons être couverts contre les accidents et cessations d’activité temporaires ou définitives : aujourd’hui quand on arrête, on n’a rien.

Nous voulons sensibiliser jusqu’aux politiques. Or, Emmanuel Macron pousse vers cela, car selon lui, ces plate-forme remettent les jeunes au travail. Mais à quel prix ? Une tarification à la course pousse les coursiers à aller toujours plus vite, et donc à prendre des risques. Les courses sont distribuées par des algorithmes. Deliveroo a mis au point un nouvel algo qui donnera accès au planning : les meilleurs y auront accès à 11 heures, les moyens à 15 heures, et les plus mauvais seulement le soir. Deliveroo est en train de mettre en place un management darwinien ! Pire, Deliveroo financiarise la prise de risques car ce fonctionnement pousse à prendre toujours plus de risques. Or, les nouveaux ont besoin de garanties : quand un livreur débute, il ne connaît pas forcément toutes les adresses, n’a pas la cadence, il a donc besoin d’un peu de temps pour se mettre au rythme et des garanties financières. Il est donc indispensable qu’il y ait un revenu plancher. Je voudrais même aller jusqu’au salariat, mais cela n’est vraiment pas dans la logique de Deliveroo qui souhaite être le plus rapide du marché. Pour cela, l’entreprise souhaiterait avoir un maximum de livreurs postés devant les restaurants et ne payer que ceux qui livrent. C’est une précarité économique et psychologique terrible car le patron on l’a dans la poche : il sait où on va, il sait à quelle allure on va, il sait quand on s’arrête, combien de courses on fait…  

Les livreurs sont présentés comme auto-entrepreneurs, mais le lien de subordination est là, à tous les étages, même si les contrats sont lights : ils portent les T-shirts de la boîte, reçoivent des sanctions… J’ai moi-même été viré en 2016 par Deliveroo alors que j’étais un de leurs premiers livreurs. Ils m’ont donné deux raisons officielles à la fin de la collaboration : premièrement, j’avais disparu des planning pendant six semaines. Et alors ? J’étais indépendant ! Et en plus de cela j’avais eu un petit accident du travail qui m’a poussé à lever le pied. Deuxième raison : je ne portais pas la veste de l’entreprise. Là encore, et alors ? Les livreurs étant indépendants n’ont pas à la porter, c’est d’ailleurs écrit dans les nouveaux contrats, ce qui sous-entend que dans les anciens c’était obligatoire ? La raison officieuse est que j’étais passé sur France Culture dans une émission critiquant l’ubérisation de la société. »

Que comptez-vous faire ?
« – 
Pour l’instant, je suis porte-parole du Clap 75, le Collectif des Livreurs Autonomes Parisiens né en mars dernier de la volonté de militants qui font du vélo. La CGT m’a également ouvert ses portes car ils ont compris que les travailleurs des plate-forme numériques sont les nouveaux Canuts, des ouvriers du textile surexploités à Lyon.

Nous sommes plusieurs à travailler sur le projet CoopCycle, un projet de plate-forme de livraison de repas à vélo open-source qui fonctionne comme une coopérative. C’est long, ça prend du temps, mais j’espère que les choses vont bouger. Les restaurateurs commencent à comprendre que les plate-forme numériques leur apportent de la visibilité et du chiffre d’affaires, certes, mais que ce chiffre d’affaires est engloutis par les salariés en cuisine à payer, certains commencent donc à augmenter leurs tarifs à la livraison. L’idée est donc de lier restaurateurs et livreurs, pas de les opposer. Dimanche, à notre demande, certains restaurateurs ont accepté d’éteindre leur tablette et ne plus être visibles à la livraison sur Deliveroo. »