Sur le terrain de la créativité, certains outils propres aux sagesses orientales commencent à trouver leur place dans les entreprises, dont la méditation mindfulness et la méditation transcendantale. Avec des résultats contrastés.

Qu’il s’agisse d’économie de moyen ou d’économie participative, entre autres tendances bien dans l’air du temps, les sagesses orientales divergent cependant de par la perception qu’elles ont de ces évolutions. La voie bouddhiste estime dans une large mesure qu’il est temps de restreindre les désirs des consommateurs et de ralentir le tempo des mutations. C’est ce qui ressort entre autre d’un entretien récent entre la journaliste Élisabeth Kolbert et le moine bouddhiste Matthieu Ricard publié sur le blog de ce dernier. Pour sa part, la sagesse védique préconise plutôt d’accompagner les mutations en cours de nos économies sans interférer avec le tempo. La créativité est le véritable moteur de cet accompagnement et de ce fait, un levier essentiel de l’économie. Ce rôle fondamental de la créativité impliquerait notamment que les pays où il y a le moins de chômage — et donc où les économies tournent à plein – sont ceux où il y a le plus d’innovations et donc de dépôts de brevets.  De fait,  la corrélation entre taux de chômage et nombre de dépôts de brevets est très parlante. Au Japon, il y a depuis peu 140 offres d’emploi pour 100 chômeurs. Le pays figure parmi les plus automatisés et robotisés au monde[1]. En position de troisième économie mondiale, elle est la deuxième économie mondiale quant au nombre de dépôt de brevets.

Que sait-on de la créativité ? La science moderne nous apprend que le créatif mobilise plus de zones de son cerveau afin de trouver des solutions efficaces. Il utilise simplement mieux les ressources de son cerveau. Et c’est là que précisément les sagesses orientales interviennent en proposant des outils tels que la méditation : soit la mindfulness pour la tradition bouddhiste, et la méditation transcendantale issue de la tradition védique. En effet, les recherches effectuées ces quarante dernières années montrent que les techniques de méditation favorisent à des degrés divers le processus créatif grâce à une plus grande mobilisation des différentes structures du cerveau et un élargissement du champ de perception. Bien entendu, ces mêmes recherches ont remarqué que le stress était un frein à la créativité. Une entreprise qui crée un climat de stress se coupe progressivement des ressources créatrices de son personnel. Ce climat peut résulter de multiples causes, d’un management inapproprié, d’exigences de résultats irréalistes ou simplement de conflits exacerbés entre individus ou groupes d’individus.

La créativité est avant tout une affaire de cohérence

Plusieurs recherches[2] se sont focalisées ces dernières années sur les effets de la mindfulness sur la créativité. Dans la première d’entre elles, la pensée créatrice a été comparée à la pensée logique. Il aura fallu attendre les travaux de Colzato et de son équipe de chercheurs[3]  pour mieux comprendre les effets de cette technique sur la créativité. Ils ont comparé les effets de la mindfulness, technique avec attention dite non focalisée, à ceux d’une technique avec attention focalisée. Ils ont étudié les effets de ces deux techniques sur la pensée créatrice divergente et convergente. Rappelons que la pensée divergente est un mécanisme crucial de la créativité : il se réfère à la capacité de proposer beaucoup d’idées différentes. Si la pensée divergente est si importante, c’est parce que de nombreuses études démontrent que les personnes qui proposent les idées les plus créatives sont généralement celles qui proposent le plus d’idées, la quantité primant ici sur la qualité.

Pour mesurer ces deux types de pensées, Colzato et son équipe ont utilisé l’Alternate Uses Task (AUT) pour la pensée divergente et le Remote Associates Task (RAT) pour la pensée convergente. Avec l’AUT, les participants doivent énumérer « autant d’utilisations que possible de six articles ménagers communs » alors qu’avec le RAT, ils doivent trouver un lien commun entre trois mots non reliés entre eux. L’effet sur la créativité de la pratique de mindfulness serait lié à l’habitude cultivée pendant la pratique de laisser passer des flots de pensées sans y porter le moindre jugement. Colzato a montré que la méditation avec attention non focalisée, cas de la mindfulness, favorise les tâches AUT. Mais, contrairement aux prévisions, la méditation avec attention focalisée ne favorise pas les tâches RAT. D’autres investigations seront nécessaires pour clarifier ces constations.

D’ores et déjà, plusieurs spécialistes remettent en question cette corrélation entre la pratique de l’attention non focalisée et le développement de la créativité. Ainsi, Art Markman, professeur de psychologie et de marketing à l’Université du Texas, a conduit une méta-analyse dont les résultats ont été publiés l’an dernier dans le journal Personality and Individual Differences. Cette méta-analyse regroupe une vingtaine d’études, certaines basées sur une auto-évaluation faite par les participants eux-mêmes et d’autres plus classiques. Elle suggère qu’il y a une faible influence de la mindfulness sur la pensée divergente. « Les personnes sont plus créatives, certes, mais pas beaucoup plus que des personnes ordinaires » explique Art Markman. La méta-analyse montre également une plus forte corrélation entre le non-jugement et la pensée divergente qu’avec la simple prise de conscience des pensées (mindfullness au sens propre du terme). Il y a probablement deux raisons à cela. Réserver un jugement sur les pensées favorise la créativité, les nouvelles idées étant poussées beaucoup  plus loin. Quant à la simple prise de conscience des pensées, elle diminue le vagabondage mental avec un effet moins favorable pour la pensée divergente. Conclusion d’Art Markman : « si vous cherchez à devenir un génie créatif, l’attention ne sera pas une technique magique pour vous aider à y arriver ».

 

Tests de Torrance appliqués à la méditation transcendantale

 

Utilisant un tout autre mécanisme que la mindfulness, la technique de méditation transcendantale a prouvé depuis longtemps qu’elle avait un effet très positif sur la créativité. Une étude publiée en 1979 dans le Journal of Creative Behavior (13:169–190) et utilisant les tests de Torrance sur la pensée créatrice, a mesuré la créativité figurative et verbale de deux groupes de personnes dont l’un pratiquait la méditation transcendantale et l’autre pas. Au post-test qui eut lieu cinq mois plus tard, le groupe qui pratiquait la méditation transcendantale a obtenu des résultats significativement plus élevés, en originalité, flexibilité picturale et aisance verbale, par rapport au groupe contrôle. Une récente étude publiée en 2014 dans Creativity Research Journal[4] a montré une forte relation entre la créativité et la cohérence cérébrale. Elle a porté sur le groupe des 21 ingénieurs les plus créatifs d’une usine aéronautique du groupe suédois Volvo. L’étude a confirmé que les notes obtenues au test de créativité de Torrance[5] étaient corrélées avec le niveau de cohérence des EEG dans le cortex préfrontal du cerveau. Conduite par le Dr. Fred Travis, chercheur en neurosciences à la Maharishi University of Management (Iowa, Etats-Unis) et le Dr. Yvonne Lagrosen, chercheur en management à l’University West (Suède), cette étude montre que la créativité résulte du niveau d’intégration du cerveau et donc de la cohérence des ondes cérébrales. Les personnes qui  acquièrent un fort niveau d’intégration du cerveau grâce à la pratique régulière de la méditation transcendantale sont plus aptes à sortir du cadre et apporter des solutions plus économes à de vieux problèmes.

Il est admis, désormais, que le changement de modèle économique viendra de ces talents au cœur d’une économie de proximité où la collaboration sera l’une des marques de fabrique. Plusieurs études confirment que la méditation transcendantale renforce le travail en équipe en développant l’entraide, l’écoute, le respect des autres, l’humour, etc. Dans les entreprises qui ont introduit le programme de méditation transcendantale auprès d’une partie de leur personnel, les chercheurs ont constaté une amélioration du travail en groupe, de la communication ainsi qu’une plus grande harmonie dans l’environnement de travail.

 

 

[1]
                               Le Japon compte 300 robots pour 10.000 employés.
         

[2]
                               Ren et al. en 2011; Greenberg et al. en 2012 et Ostafin et Kassman en 2012.
     

[3]
                               “Mindful creativity: the influence of mindfulness meditation on creative thinking”, Viviana Capurso, Franco Fabbro, and Cristiano Crescentini. Dans Frontiers in Psychology. 2013; 4: 1020. Published online 2014 Jan 10. doi:  10.3389/fpsyg.2013.01020
 

 

[4]
                               “Creativity and Brain-Functioning in Product Development Engineers: A Canonical Correlation Analysis”, Fred Travis & Yvonne Lagrosen. Creativity Research Journal, Vol 26 / 2, 2014, pp 239-243.

 

[5]
               
                               Torrance Test of Creative Thinking.