90 millions de personnes disparues auraient encore leur compte Facebook actif à ce jour. Comment faire son deuil numérique ? Explication avec Ludovic Broyer, fondateur d’iProtego.

Ils ne sont plus là et pourtant les réseaux sociaux continuent de célébrer leurs anniversaires, de partager leurs photos souvenirs et de faire apparaître leur nom dans la barre de recherche. Une charge émotionnelle qui pèse sur leurs proches souvent peu informés sur les modalités de la clôture des comptes sociaux et des boîtes mails, tout en protégeant le nom du défunt et en évitant des sollicitations numériques. Que dit la loi, comment procéder ou se faire aider quand les réseaux sociaux tendent à complexifier la fermeture des comptes ? Le point avec Ludovic Broyer, fondateur d’iProtego, spécialisée dans la gestion et la protection de l’identité 2.0 des particuliers et des entreprises, et qui propose une offre dédiée au « Deuil numérique ».

Désirée de Lamarzelle : Pourquoi les démarches pour clôturer son compte sont-elles si complexes ? 
Ludovic Broyer : Ce n’est pas difficile en soi mais complexifié par des parcours utilisateurs étudiés pour décourager les suppressions/clôtures des comptes. Clôturer un compte signifie pour l’éditeur : un utilisateur en moins, et moins de données à l’avenir à capitaliser.  En France, les GAFAM ont pris des dispositions spécifiques sur la question de la mort numérique afin d’apporter une réponse simplifiée : le titulaire du compte peut transmettre ses volontés sur le sort de ses données après la mort et dans certains cas celles des familles. Dans les faits, et dans la majorité des cas, les gens ne sont pas ou peu informés de leurs droits sur ces points, et dans le contexte d’un décès, la question de la mort numérique peut sembler triviale. C’est pourquoi un grand nombre de profils défunts sont purement et simplement abandonnés.

Cela varie-t-il d’un pays à l’autre en termes juridiques ?
La France fait aujourd’hui figure d’exception dans le monde. La France a été le premier pays et très peu de pays se sont penchés sur la problématique des données personnelles après la mort. C’est le premier pays européen à légiférer sur ce sujet le 7 octobre 2016 avec la loi pour une République Numérique modifiant l’article 40-1 de la loi Informatique et Libertés, qui n’avait pas été anticipé par les GAFAM. Toute personne peut définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données post mortem. Les directives peuvent être générales (concernant l’ensemble des données, elles peuvent être enregistrées par un tiers de confiance numérique et certifié par la CNIL) ou particulières (relatives à un compte Facebook ou twitter). Selon la loi, si personne n’est désigné pour faire appliquer les directives, ce sont les héritiers de la personne concernée qui pourront exercer les droits du défunt après le décès. Ces héritiers pourront procéder à la clôture des comptes utilisateurs du défunt ou s’opposer à la poursuite des traitements de données à caractère personnel. Ce droit français n’a pas été repris par le RGPD, et donc au niveau européen. Les lois sur l’héritage varient largement d’un pays à l’autre au sein de l’Union Européenne.

Outre-Manche, aux Etats-Unis par exemple, la loi Revised Uniform Fiduciary Access to Digital Assets Act (RUFADAA) vise la gestion des « actifs numériques » des personnes décédées. La notion d’actif numérique est plus large que les données personnelles, il s’agit de monnaie virtuelle, contenus multimédias…  Cependant, le RUFADAA n’a pas été adopté par tous les États (23 Etats en 2017).

Quel est l’impact émotionnel de ces comptes encore ouverts sur la famille et l’entourage ?
La publication de contenus automatiques, l’utilisation du compte du défunt par un tiers, les « rappels » envoyés par Facebook sont autant de manifestations susceptibles d’impacter profondément les proches et de ralentir voire briser leur processus de deuil.  Les mondes des vivants et des morts se côtoient depuis toujours certes, mais ce sont bien deux mondes distincts. Les intérêts commerciaux des acteurs du web cherchent à les faire coexister dans le même monde, ce qui soulève des problèmes… Une stèle numérique (ou quel que soit son nom) va générer des interactions d’ordinaire réservées aux relations entre vivants.  Ce genre de « rappel » est émotionnellement fort puisqu’il se manifeste de manière soudaine, souvent dans un contexte très différent (au travail, en soirée). Imaginez que vous roulez tranquillement sur la route et qu’un de vos proches défunts apparaisse soudainement sur le côté de la route en 4 par 3 sur un panneau publicitaire ? Vous seriez saisi, déstabilisé et émotionnellement impacté. Au-delà du volet psychologique, cette accumulation de comptes de défunts au fil du temps représente une opportunité bien réelle pour les hackers puisque les comptes des défunts seront généralement moins surveillés que ceux des vivants et sont donc susceptibles d’être l’objet de manipulation ou d’usurpation d’identité… Il faut garder à l’esprit que ce nombre (celui des comptes décédés) va grandissant en suivant la même exponentielle que la croissance des utilisateurs.

Peut-on faire le deuil sur internet et comment ?
Le deuil est un processus au cours duquel les familles et proches du défunt passent par différentes phases pour aboutir à une phase d’acceptation et de réorganisation de leur vie, intégrant la réalité du décès, et d’une nouvelle impulsion vers l’avenir.  Accepter la disparition de quelqu’un qu’on aime et qui compte pour nous représente l’aboutissement de la phase de deuil. Les défunts quittent le monde des vivants certes, mais restent vivants dans notre cœur, à travers les souvenirs que nous conservons d’eux.  Alors internet peut-il nous aider dans cette démarche ? En soi non. Internet est un espace commercial, dédié à la consommation. Le droit des vivants, et a fortiori des morts, n’est ni un moyen ni une finalité au business… Toutefois, internet offre des ressources, photos, textes, vidéos qui peuvent adoucir l’absence. Concrètement, internet n’est pas un outil de deuil.  Les stèles numériques ne sont pas un lieu de recueillement. Les GAFAM ne se sont intéressés au problème en 2016 que par obligation, à contre-cœur donc, et ont, en ce sens, créé des parcours utilisateurs engageant l’internaute, peu ou pas informé, à suivre leurs recommandations, lesquelles sont bien sûr établies selon leurs intérêts propres. Prenons Facebook : une suppression du compte et des contenus aura pour conséquence de faire cesser toutes les interactions des vivants avec le compte du défunt. Alors que la conversation de son profil en stèle non seulement conservera toutes les données (issues et observées) du défunt, et surtout toutes les interactions à venir avec sa famille. Comment vous proposer à la Toussaint de fleurir une tombe ? Comment savoir ? Comment vous le dire au meilleur moment ? Avec une stèle numérique, cela devient beaucoup plus facile. Ainsi vous observerez qu’entre les deux possibilités, tout supprimer ou tout conserver, Facebook, chef de file des GAFAM a opté pour la seconde approche.

Que proposez- vous avec votre plateforme iProtego ?
Une plateforme de protection de votre vie numérique (photos, données personnelles, réputation sur internet). Nous avons opté pour une approche pragmatique et simple. Vos comptes de réseaux sociaux seront fermés, ou convertis selon vos souhaits, votre messagerie email détruite, ou transmise à un proche et une surveillance en ligne exercée sur votre nom pendant un an. L’idée est de garantir l’application des volontés du défunt quant à sa vie numérique et aider les familles à faire leur deuil.

Qui sont vos concurrents ?
Nous n’avons à ce jour pas vraiment de concurrence. Cela est essentiellement dû à la divergence d’intérêts des différents opérateurs sur ce marché car pratiquement aucun acteur n’a d’intérêt à aider les internautes sur ce sujet. Les pompes funèbres par exemple, à l’instar des GAFAM, planchent sur des solutions pour « stélifier numériquement » des tombes physiques mais par pour aider à disparaître du web… Elles aident également dans les démarches administratives avec des documents pré-remplis et donnent des conseils sur leur site pour clôturer ses comptes en ligne. Être en mesure de proposer une solution véritablement utile aux familles et qui soit respectueuse de la vie privée des défunts réclame d’être affranchi de toute forme d’intérêts financiers contraires ! Ce n’est pas le cas des GAFAM, ce n’est pas non plus celui des pompes funèbres qui, à l’inverse, inondent de pages web les patronymes des défunts. En clair, même mort, votre nom sera un objet d’intérêt qui suscitera la création de pages web, publication sur les moteurs, pour capter du flux, etc.

Quels conseils donneriez-vous aux personnes qui ne passent pas par votre service ?
Passez par votre notaire, un coffre-fort numérique. Parlez-en en famille, faites connaître vos souhaits post-mortem… Il en va de ce sujet comme du don d’organe, il faut l’aborder et clarifier vos propres souhaits auprès de vos proches.  Le point clé, c’est la confiance.

 

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