La Chine, atelier du monde et foyer du Covid-19, représente 30% de la production manufacturière mondiale. La fermeture massive des usines chinoises durant son confinement fait craindre, à juste titre, une pénurie sur certains produits en tension. Mais pas seulement. Emmanuel Monleau, spécialiste formateur dans la chaîne d’approvisionnement (supply chain) pour le cabinet FCA, passe en revue la situation pour Forbes. A quoi faut-il s’attendre dans les semaines et les mois à venir ? Quelles sont ses pistes de réflexion ? Entretien.

Epicentres de la crise sanitaire, l’Europe, la France, sont à l’arrêt depuis mi-mars. Doit-on considérer comme plausible la menace de pénurie dans les linéaires de magasins ?


Emmanuel Monleau : Une menace de pénurie existe… mais elle ne sera certainement pas sur les pâtes ! (rires). En effet, ces produits sont fabriqués en France et les niveaux de stock sont à priori suffisants pour couvrir les besoins de la population. Le gouvernement et les professionnels de la grande distribution surveillent ces niveaux de stock de très près, et avant d’être en pénurie nous passerions certainement par une phase de rationnement. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé sur le paracétamol ! Pour éviter une situation de pénurie (accélérée par une augmentation non prévue de la demande) le gouvernement a limité la vente de paracétamol à 1 boîte par personne ne présentant pas de symptôme.

Plus problématique : l’arrêt de l’outil industriel chinois sur la période de début février à mi-mars. Il y a donc une pénurie à craindre en magasins notamment sur les produits fabriqués en Chine car, après six semaines de coupure, les stocks en Europe ont été réduits (exemple des masques où la demande actuelle est très forte). Les imprimantes, aussi, pourraient suivre la même trajectoire en raison de la demande exponentielle (école à la maison, télétravail). J’ajoute qu’un risque sérieux de pénurie est à craindre pour les approvisionnements des usines françaises ! Ces dernières semaines, nos entreprises ont dû faire face à des difficultés pour trouver les composants nécessaires à leur production. Soit parce qu’elles s’approvisionnaient en Chine, soit parce que leur fournisseur italien a fermé son usine à cause du confinement, ce casse-tête ne fait que commencer…


A l’issue du confinement, le redémarrage ne sera pas simple pour autant. La réouverture des entreprises entraînera une phase de tension de plusieurs semaines avant que les flux entre clients et fournisseurs soient opérationnels.

La Chine, atelier du monde et foyer du Covid-19, représente 30% de la production manufacturière mondiale (dans l’informatique, l’automobile, le textile ou encore la pharmacie). Eclairez-nous sur les conséquences à court terme.

E.M : Chaque année, la Chine ferme pour 3 à 4 semaines à l’occasion des festivités de son nouvel An (en février). Les importateurs ont l’habitude et s’organisent chaque année pour faire partir de Chine des containers courant janvier en vue de couvrir leurs besoins. Or, fin février, avec les mesures de confinement, la Chine n’a pas repris sa production et n’a pas expédié de nouveaux containers en mars. Maintenant que la Chine redémarre, deux options sont envisageables pour ces entreprises qui importent depuis là-bas : demander à leurs fournisseurs de procéder aux livraisons par avion, avec un impact non négligeable sur les coûts, ou confirmer une livraison par bateau mais qui mettra six semaines à arriver… 

A court terme, les entreprises subiront d’une part une augmentation des coûts sur certains composants et d’autre part une augmentation des délais. Elles devront faire preuve de beaucoup d’énergie pour assurer la continuité de production pour leurs clients.

© Emmanuel Monleau, spécialiste formateur dans la Supply Chain

La France a annoncé un pont aérien avec la Chine pour la livraison de masques. Les besoins pour les seuls personnels soignants sont estimés à 40 millions d’unités par semaine ! Nous sommes dans un exemple criant de dépendance… 

E.M : Effectivement, depuis des années nous sommes confortés dans les bienfaits de la mondialisation. Nous en voyons aujourd’hui certaines limites. Cette dernière nous a permis, à nous Européens, d’acheter des produits faits en Asie beaucoup moins chers que ceux fabriqués en France. La demande allant dans ce sens, les industriels ont poussé dans cette direction créant les conditions d’une dépendance. Nous l’observons aujourd’hui sur les masques, mais aussi sur certaines molécules nécessaires aux médicaments, sur les composants électroniques ou sur des matières premières. 

Et la Chine en a su en tirer profit… comme sur les métaux rares par exemple. Il faut donc repenser nos modes de consommation au même titre que l’Etat se doit d’intervenir pour accompagner cette démarche.

Mauvaise gestion des stocks, trop plein d’optimisme en nous étant crus ‘intouchables’, austérité… Comment en sommes-nous arrivés là ? 

E.M : Toutes les décisions se prennent au regard d’un compromis bénéfice / risque. En l’absence de crise majeure depuis la Seconde Guerre mondiale, nous avons peu à peu réduit la prise en compte du risque dans nos décisions, au privilège du bénéfice. A mon sens, la culture du « risk management » n’est pas assez présente dans les entreprises. La logique de consommation nous a poussés à acheter toujours moins cher sans nous soucier des conséquences, nous avons laissé disparaître des filières, délocalisées à l’étranger, ce qui nous amène à la situation de dépendance actuelle.  

Quelles sont les leçons à retenir pour rompre durablement cette spirale ? 

E.M : Nous devons et, pouvons, sortir de cette situation de dépendance ! Il nous faut repenser filière par filière et changer notre mode de fonctionnement. A minima, il est nécessaire de :

– Réduire l’écart de coûts de production entre la France et l’Asie. Je ne pense pas qu’il faille travailler sur « comment réduire le coût du travail en France », toutefois il convient de réduire l’écart de prix pour le consommateur final entre un produit local et un produit importé de l’autre bout du monde. D’autres pistes peuvent être étudiées pour rééquilibrer la balance, comme la fameuse ‘taxe carbone’, qui impacterait les produits fabriqués loin du lieu de consommation et viendrait améliorer la compétitivité des produits locaux. Ou un système de certification pour garantir que chaque acteur de la chaîne a été correctement rémunéré (l’exemple du commerce équitable).

– Aider certaines filières à se lancer, comme l’Etat tente de le faire, avec un peu de retard, sur les batteries. Et cela peut être fait à l’échelle européenne ! Je vais illustrer mon propos par le cas de l’industrie textile. Le coton vient en général d’Ouzbékistan puis est tissé et manufacturé en Asie. Saviez-vous que nous pouvons produire des vêtements 100% français ? De la production de coton dans le Gers au tissage dans les Vosges. L’outil industriel ne permet pas aujourd’hui de relocaliser 100% des besoins, mais cela montre que c’est possible.

Sanofi, de son côté, travaille aussi à la création d’un leader européen des principes actifs, pour ne plus être dépendant de l’Asie pour son approvisionnement. Les entreprises françaises pourraient d’ailleurs soutenir cette démarche, en sélectionnant une alternative européenne pour chaque produit qu’ils achètent en Chine. 

– Informer le consommateur, lorsque l’on rémunère la personne qui a récolté le coton, celui qui l’a tissé, celui qui l’a acheminé et enfin qui le commercialise car ce circuit interroge. Oui, il faut se poser des questions quand on achète son tee-shirt 2€…

Par ailleurs les marques « Made in France » mériteraient à être davantage mises en avant par les distributeurs. 

Concrètement, nous avons les moyens de relocaliser en Europe une partie de notre consommation. Le savoir-faire est là, nombre d’entreprises nous l’ont prouvé en réorientant leur production vers la fabrication de masques et de gel hydroalcoolique pendant cette période de crise sanitaire.