L’avancée massive du digital, le développement des réseaux sociaux et l’emprise de la toile sur tous les pans de nos vies, précipitent une nouvelle révolution industrielle et laissent augurer de grands chambardements sur tous nos modèles sociaux. Du grain à moudre en perspective et la certitude de se voir projeté dans un avenir géniteur d’incertitude et de complexité.

Au-delà de cette observation, force est de constater que le monde qui vient, s’inscrit chaque jour un peu plus dans un schème de complexité augmentée et n’en finit pas d’embarrasser tous les acteurs de l’économie ; de l’appareil d’Etat en passant par les entreprises et par capillarité,  le management et tous ceux qui mènent les hommes.

Cette notion de complexité, loin d’être innovante, affleure depuis longtemps comme un refrain lancinant et semble s’inscrire plus que jamais en pôle position des paradigmes des décennies futures.

Il y a ceux qui se revendiquent d’une « pensée complexe » et la brandissent comme un étendard ou argument suprême censé expliquer, justifier ou cautionner une incapacité à surseoir aux problématiques affrontées, façon intello de dire sans dire : « Je ne sais pas » et de s’installer dans un « ni… ni… » exonérant toute prise de décision. Et puis il y a ceux que la pensée complexe rendent perplexes et qui voudraient bien « en même temps », en comprendre les arcanes, pour se donner les moyens d’envisager l’inconnu avec quelques billes dans leur besace.

Afin de nous préparer à mener des combats d’une autre veine et à relever ces nouveaux défis, en particulier ceux du management de la complexité, nous avons à revoir nos modèles et à repenser nos réflexes cognitifs. Oui il nous faudra stimuler nos synapses, réveiller notre créativité, faire preuve de flexibilité, d’écoute, d’improvisation et d’adaptation, selon des modes opératoires moins linéaires et plus systémiques.

Alors « Comment manager dans et avec la complexité ? » pour reprendre le titre du livre de Dominique Genelot et passer de la pensée simplifiante à la pensée complexe ?

 

# Se fondre dans la pensée d’Edgard Morin

Dans les années 1980 Edgard Morin intervenait déjà sur des thématiques liées à la complexité et je pense tout spécialement à une conférence intitulée « Chaos et management » où Ilya Prigogine*, Hubert Reeves*, Albert Jacquard* et Trinh Xuan Thuan*, s’interrogeaient à propos des systèmes, de leurs phénomènes et de leur compréhension. » « Le chaos peut-il être à l’origine de l’ordre ? » Pour mieux s’imprégner de la réflexion d’Edgard Morin, lire avant toute chose son « Introduction à la pensée complexe » et creuser son affirmation : « Distinguer sans disjoindre et associer sans identifier ou réduire. », piste de réflexion pour capter les changements enfantés par le numérique et la digitalisation.

 

# Différencier la complication de la complexité

La complexité n’est pas une multitude de problèmes à affronter et à résoudre successivement, elle est transdisciplinaire et à l’opposé du raisonnement séquentiel, de la simplification, du réductionnisme et de la binarité.

Mais comment définir la complexité ?

Complication n’est pas complexité, et si c’est compliqué justement c’est que cela n’est pas complexe. La complication est faite de strates en mode milles feuilles de phénomènes hétérogènes dont nous venons à bout à force d’ingéniosité et de persévérance par le biais de raisonnements logiques, de formations et d’apprentissage que nous résolvons les uns après les autres. Les systèmes informatiques ou les process sont compliqués, mais leurs complications se contrôlent et se solutionnent par heuristiques et approches de résolutions de problèmes successives. 

La complexité est d’un autre ordre car c’est la posture de l’observateur qui prévaut quand il s’agit d’interpréter la réalité qui s’offre à lui. Quand le réel échappe à l’entendement, de par ses singularités, ses intrications et ses imbroglios, il y a complexité. Il y a complexité quand je ne perçois ni l’issue ni la solution, la faute au hasard, à l’incertitude, à l’imprévisibilité et surtout la faute à la pluralité des facteurs influençant, qu’ils soient endogènes ou exogènes, et vis à vis desquels je ne peux rien modéliser.

La complexité s’appréhende dans la subjectivité de chacun, elle est une équation à plusieurs inconnues, la promesse de nouveaux champs conceptuels sur lesquels s’aventurer, elle est avant tout le ferment de l’innovation et du devenir et le germe de la créativité au-delà du chaos apparent. Henri Atlan nous parle de la complexité de l’individu vivant, en opposition avec un corps mort qui finalement ne représente qu’un empilement de cellules en décomposition. Dans les systèmes complexes il y a interdépendances et interconnexions permanentes entre toutes les parties et leur tout. A cet égard le management n’est que complexité.

 

# Faire la lumière sur ses cadres de référence

Se dire à l’instar de Korzybsky, père de la sémantique générale, que « la carte n’est pas le territoire » et que la réalité que j’observe à travers mon prisme et mon cadre de référence n’est que ma réalité et ma conscience, au milieu d’un océan de prismes et de réalités autres. Se départir de ses préjugés, à priori, croyances, nettoyer son disque dur pour se présenter avec un regard neuf sur toute occurrence, telle est la posture idoine pour envisager la complexité. 

 

# Échapper à la linéarité

Penser la complexité ne se résume pas à une résolution de problèmes successifs et ce serait se fourvoyer que de vouloir apporter des solutions par le biais d’approches utilisant la simplification. Apurer ou utiliser la pensée linéaire ne fait que dénaturer le sujet qui est alors envisagé sous une réalité différente et réductrice. Se méfier de la binarité et des antagonismes tout en les intégrant à sa réflexion, renoncer à toute dualité manichéenne sans en exclure les paradoxes, pointer les complémentarités tout en soulignant les contradictions, tel est l’enjeu… Ces modes opératoires nécessitent une plasticité neuronale hors du commun, une agilité, une ouverture et une curiosité sans limites sur les systèmes qui nous questionnent. Edgard Morin parle de double logique voire de « dialogique », excluant la volonté de synthèse.

 

# Adopter une pensée systémique

L’homme est ainsi fait : son pragmatisme l’entraîne vers des modes opératoires qu’il modélise et duplique à l’infini en instaurant des automatismes qu’il estime vertueux, efficients mais surtout rassurants parce que prédictibles. Et si nous évitions justement ces phénomènes de répétition en nous souvenant que chaque moment, chaque personne, chaque lieu et chaque contexte est différent, cela nous permettrait d’appréhender l’environnement en nous disant que ce tout n’est pas uniquement la somme de plusieurs parties, mais bien plus la somme d’interactions multiples et polymorphes. La pluralité de ces phénomènes complexes crée des systèmes, des entités qui ne représentent pas juste un tout, mais une somme d’individualités et de singularités curieusement mêlées, enchevêtrées et interdépendantes. 

 

# Se transmuer en générateur « d’insights » 

La complexité est un maelström où se connectent et s’interconnectent, s’influencent et s’interpénètrent plusieurs courants. A nous d’en chercher les dénominateurs communs, de transformer toutes ces informations en « insights »*, de privilégier les regroupements, les réorientations et d’opérer comme un alchimiste sans utiliser exclusivement la pensée logique mais plutôt la pensée intuitive et la créativité. En nous  saisissant de nos fulgurances nous pourfendrons  les automatismes réducteurs, nous limiterons les modélisations pour éviter les distorsions  et refuser le « Prêt à mâcher » des grands totems managériaux.

 

# Apprendre à lier, relier, physiquement, mentalement et surtout humainement

Telle sera la clé du monde qui vient. Edgard Morin nous le rappelle dans l’un de ses  tweets : « Notre système d’éducation nous a appris à isoler les objets, séparer les problèmes, mais non à relier. Nous devons repenser l’éducation en considérant les effets de plus en plus grave de l’hyperspécialisation des savoirs et de l’incapacité à les articuler les uns aux autres. » (27/01/2019) 

 

Références

Edgard Morin : Philosophe, sociologue, penseur de la complexité.

Ousama Bouiss : Doctorant en stratégie et théorie des organisations au sein du Cabinet Hector Advisory : « Dix principes pour penser dans un monde complexe », 30/12/2018

Henri Atlan : Biologiste et philosophe

Ilya Prigogine : Prix Nobel de Chimie (1917 – 2003)

Albert Jacquard : Généticien (1925 – 2013)

Trinh Xuan Thuan : Astrophysicien

*Insights : En psychologie l’insight représente une découverte subite d’une solution à une problématique sans passer par les cases, essais, erreurs successifs.