Une étude[1] récente nous apprenait que 56% des répondants n’échangeraient pas leur smartphone contre une augmentation de salaire de 10%, et que 50% ne l’échangeraient pas contre un mois de vacances en plus… Cela nous dit beaucoup de la place que cet objet s’est faite en quelques années dans nos vies. Le mobile est omniprésent, tant dans notre sphère privée que professionnelle, il est devenu indispensable. Selon Deloitte, en 2018, les américains consultaient leur smartphone en moyenne 52 fois par jour[2]. Nul doute qu’une segmentation sur les cadres serait encore plus impressionnante. Le smartphone a-t-il ainsi changé nos habitudes, influencé nos comportements au travail, transformé notre espace de travail ou s’est-il simplement adapté à nos nouveaux usages ?

Le mobile omniprésent


94% des Français sont équipés d’un téléphone mobile et, de nos jours, trois personnes sur quatre possèdent un smartphone[3]. Entre objet transitionnel[4], doudou, télécommande, bijou, extension de soi, affirmation statutaire etc., les analogies ne manquent pas ; le mobile est bien installé au cœur de nos vies. Les attitudes compulsives liées à l’usage du portable se multiplient : vérification des notifications, ou de la bonne couverture, de l’existence d’un réseau Wi-Fi ; ces usages s’interprètent en autant de révélateurs sociaux, décrits[5] par les sociologues Francis Jauréguiberry et Serge Proulx comme « une dimension centrale du modèle culturel de nos sociétés hypermodernes : la gestion rentabiliste de la vie. » Fort de ce constat, Bénédicte Pierron[6] invoque même les phobies liées à la peur de perdre son smartphone (nomophobie pour : no mobile phone phobia). Après avoir remplacé le GPS, l’appareil photo, l’agenda, la montre, le réveil matin, la lampe et le miroir de poche… Il se substitue de plus en plus au poste de travail traditionnel.

Le smartphone comme vecteur de continuité

Avec la fragmentation des lieux et du temps de travail, les smartphones augmentés par des applications de communications unifiées et collaboratives rendent possible une communication sans rupture, que ce soit en mode synchrone et asynchrone. Les applications professionnelles permettent ainsi de jongler d’un média messagerie instantané, à un appel voix, pour ensuite engager une session de vidéoconférence sans coupure. Cette même communication pouvant être transférée d’un smartphone à une tablette ou à un ordinateur portable sans être interrompue. Francis Jauréguiberry parle aussi de dédoublement du temps. En effet, le mobile autorise une accélération des échanges, une superposition des tâches, etc. Parce qu’il embarque les fonctionnalités nécessaires à l’exercice de son travail, le smartphone permet aussi de rentabiliser les anciens temps morts (vacants interstitiels[7] ou micro moments) que sont les salles d’attentes ou les transports : du métro à l’ascenseur. Le smartphone rend ainsi toute chose possible et immédiate. Cette immédiateté est aussi paradoxale : si le terminal permet d’optimiser son temps, il est aussi le théâtre nouveau de l’interruption.

Messageries instantanées et SMS

L’usage des messages instantanés et des SMS sont deux pratiques héritées de la sphère privée qui se sont diffusées dans la sphère professionnelle. Selon le baromètre du numérique2, échanger des messages via des applications (53%) est la pratique qui progresse le plus en 2018 (+10 points par rapport à 2017). 41% des Français utilisent les messageries instantanées (texte) tous les jours. En population générale, le taux d’utilisation des services de messageries instantanées passe de 42% en 2017 à 52% en 2018, soit une hausse de 10 points. Les cadres sont -eux- 60% à utiliser des services de messageries instantanées quotidiennement. Et si ces messageries instantanées sont présentes dans les applications professionnelles ou intégrées aux jeux et aux médias sociaux, les SMS resteraient la manière privilégiée de communication. Ainsi, 64% des personnes concernées les utilisent plus souvent que les messageries instantanées. S’ils nous donnent l’impression d’être hyperconnecté, ces types de messages sont particulièrement perturbateurs, au même titre que les notifications en provenance des médias sociaux.
Le mobile, qui agrège l’ensemble de ces médias, devient, dès lors,  le centre névralgique de la communication ; mais serait-il en passe de remplacer les autres équipements ?

Le modèle tout mobile en entreprise n’est pas pour demain

Des secteurs d’activités sont déjà passés au tout mobile. Dans le « retail » par exemple, et dans les magasins en particulier, se multiplie les cas de figures où des vendeurs sans bureau fixe sont de plus en plus augmentés par les smartphones et des applications métiers. Le mobile va, par ailleurs, pouvoir agréger des capteurs IoT (accès aux locaux, gestion de la lumière etc.) plus facilement qu’un softphone sur PC ou un téléphone de bureau, ce qui est important pour la définition du workspace de demain. C’est ainsi la preuve que le mobile va continuer à être un élément incontournable, mais probablement pas unique, de l’équipement du travailleur. Effectivement, des contraintes d’ordre financier entrent en ligne de compte : le prix d’un smartphone est souvent plus élevé que celui d’un ordinateur portable. L’analyste Ryan Reith du cabinet IDC, qui a calculé qu’il s’était vendu 1,4 milliard d’appareils en 2018, annonce un repli de 4,1 %, la principale cause étant le prix des smartphones. En attendant les promesses de la 5G, la qualité du réseau est aussi remise en cause. Si 94% de la population française est couverte par la 4G, la perception par les utilisateurs n’est pas au diapason. D’ailleurs seul 59% du territoire serait couvert par le meilleur des quatre opérateurs. Le mobile reste donc, à date, un instrument central mais pas unique du poste de travail.

 

Notes :

[1] B2X survey «  Smartphone and IoT Consumer Trends: How Addicted Are People to Smart Devices? » May 2017 https://b2x.com/about_us/news/smartphone-obsession-grows-25-millennials-spending-5-hours-per-day-phone/

[2] L’étude Deloitte « Global Mobile Consumer Survey 2018 » couvre six continents, 35 pays et 54 150 participants. https://www2.deloitte.com/us/en/pages/about-deloitte/articles/press-releases/deloitte-launches-2018-global-mobile-consumer-survey.html

[3] Baromètre du numérique 2018. Une étude annuelle, menée depuis 2000, est réalisée par le CREDOC et pilotée par l’Arcep, le CGE et l’Agence du Numérique. Elle porte sur un échantillon représentatif de 2214 personnes interrogées de 12 ans et plus, interrogées en face-à-face. Décembre 2018. https://www.arcep.fr/uploads/tx_gspublication/barometre-du-numerique-2018_031218.pdf

[4] WINNICOTT, D. 2010, Les Objets transitionnels, Payot.

[5] JAUREGUIBERY, F. PROULX, S. 2001. Usages et enjeux des technologies de communication, Eres.

[6] PIERRON, B. 2018, L’individu et son smartphone, décryptage d’une interaction au rythme de l’immédiat in AUBERT, N. (dir.), @ la recherche du temps, Erès, 2018, pp.237-248.

[7] JAUREGUIBERY, F. Les téléphones portables, outils du dédoublement et de la densification du temps : un diagnostic confirmé. Revue tic société, 2007, pp.79-103. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00823878/document