Le commissaire-priseur François Curiel officie chez  Christie’s depuis 1969. Président Europe et Asie-Pacifique, commis à l’art et à la haute joaillerie, il a dirigé les salles de ventes de New York, Genève et Paris où il a orchestré les enchères issues des collections de l’Aga Khan, de la Princesse Margaret, d’Elizabeth Taylor ou encore du créateur Yves Saint-Laurent. Dialogue avec un connaisseur de l’industrie des diamants qui revient sur les tendances actuelles et sur le marché des gemmes d’exception.

L’année 2017 a été faste pour Christie’s. Vous avez notamment établi un nouveau record en novembre dernier, par la vente du plus gros diamant sans défaut du monde, « The Art of de Grisogono », adjugé près de 34 millions de dollars à Genève, cette enchère d’exception augure-t-elle d’une nouvelle ère dans le secteur de la haute-joaillerie ?


Adjugé à 33.7 millions de dollars, The Art of de Grisogono, un diamant parfait (dit “flawless”, sans défaut) de 163.41 carats a dépassé le record précédent de 30.6 millions de dollars obtenu en 2013 pour une pierre de 118 ct. Les diamants de couleurs et pierres précieuses ne sont pas en reste. Le Pink Promise, un diamant rose de 14.93 ct s’est vendu 32.5 millions soit plus de 2 millions de dollars le carat, chez Christie’s à Hong Kong en novembre 2017. L’émeraude Rockefeller de 18.04 ct s’est vendue 5.5 millions chez Christie’s à New York en juin 2017, soit plus de 300.000 dollars le carat, et un rubis de 15.03 ct a atteint 13 millions ou 960.000 dollars le carat à Genève en mai dernier.

Ces résultats témoignent de l’intérêt manifeste pour les pierres d’exception, au même titre que les chefs d’œuvres dans le marché des arts plastiques et décoratifs, tableaux et objets.

Les ventes de pierres précieuses sont stables et affichent des perspectives à long terme positives, selon le dernier rapport de l’Antwerp World Diamond Centre (AWDC) et Bain & Company ; est-ce principalement grâce au marché asiatique qui s’affiche comme le véritable réservoir de clientèle ?

Plus de 30% des œuvres d’art toutes spécialités confondues, ont été acquises en 2017 par des acheteurs asiatiques. En 2016, la tendance était de 28%. Nous constatons aussi cette inclinaison dans le secteur de la joaillerie, où les acheteurs asiatiques, et plus particulièrement de Chine continentale, sont extrêmement actifs. La salle de vente de Hong Kong fait maintenant partie du trio de tête avec Genève – New York, les deux grands centres historiques. Pour illustrer mon propos, voici quelques chiffres significatifs pour l’année 2017 : les ventes de Hong Kong ont totalisé 174 millions de dollars, New York 124 millions et Genève 213 millions.

A quels grands enjeux sont confrontés aujourd’hui les différents acteurs de la chaîne de valeur diamantaire ?

L’acquisition de brut, qui produira des diamants « sans couleur » et purs, ainsi que des diamants de couleur d’exception aux couleurs franches : rose rose, et pas brun rose, bleu bleu et pas gris bleu, jaune vif et pas brun jaune, etc… Ces enjeux ne sont d’ailleurs pas nouveaux.

De quelle manière la digitalisation du monde, et des entreprises, impacte-t-elle votre métier ? Et plus globalement le marché ?

La numérisation implique de travailler de manière plus ciblée et plus rapide pour optimiser la communication avec nos clients. Grâce à nos ventes en ligne, nous avons fait l’acquisition ces dernières années de 30% de nouveaux clients, à un rythme annuel. Jusqu’alors, cette typologie de personnes n’étaient pas présentes dans le monde des ventes aux enchères.

Comment une Maison d’enchères comme Christie’s, riche de 250 années d’histoire, interagit avec les millennials et répond à leur appétence significative pour le luxe ?

Chez Christie’s, nous avons toujours organisé des évènements et des promotions ciblés pour les nouvelles générations. Cette stratégie fait partie de l’ADN de notre maison, puisque notre fondateur James Christie organisait dès l’ouverture de sa société en 1766, des dîners ciblés tellement courus que ceux qui n’étaient pas invités prétendaient qu’ils étaient en voyage ce soir-là !

Quid des tendances émergentes en 2018 ?

Dans la joaillerie, il y a une appétence pour les diamants de couleur, les bijoux art déco, art nouveau et rétro (1950’s) de qualité et signés. Il me semble aussi qu’à côté des grandes marques comme Boucheron, Bulgari, Cartier, Van Cleef & Arpels, et autres grandes maisons, les collectionneurs auront tendance à se tourner aussi vers des maisons plus petites et individuelles, où la personnalité et le talent du créateur jouent un grand rôle. Enfin, les bijoux provenant d’une collection renommée, attireront de plus en plus d’acheteurs, rassurés par la personnalité et le bon goût de leur illustre primo-propriétaire.