Le Printemps de Botticelli. Une peinture qui évoque l’un des plus beaux musées du monde. Avec plus 4 millions de visiteurs en 2018, la Galerie des Offices annonce des revenus records. Mais les succès ne se contentent pas d’être que financiers. Réouverture du Corridor Vasari en 2021, utilisation d’algorithme pour réduire le temps d’attente… autant de nouveaux projets pour l’institution florentine. Une raison à ce nouveau souffle ? Un directeur particulièrement entreprenant : Eike Schmidt. Retour pour Forbes avec le directeur du plus emblématique musée florentin.

 

Eike Schmidt et Le Printemps, Botticelli

 

Un Allemand à la tête de la Galerie des Offices

« Il a suivi un Cursus Honorum exemplaire pour diriger l’un des plus grands musées du monde », souligne Mathilde Aubinaud, experte en communication. Premier homme non italien à diriger cette institution, Eike Schmidt a été nommé pour une période de 4 ans après un concours exceptionnel. Et les idées du directeur sont légion : à la suite de la disparition de Karl Lagerfeld, l’empereur de la mode, Eike Schmidt entend lui rendre hommage. « Nous voudrions organiser une exposition en son honneur« . La Galerie est par ailleurs devenue rentable sous sa direction. Toujours calme, souriant et réactif, le directeur maîtrise parfaitement ses sujets et son institution. « Et si les Offices venaient à brûler, quelle œuvre sauveriez-vous ? – Il me faudrait 4 hommes » commence le directeur. « Et je dirais le Tondo Doni. La seule peinture sur panneau achevée par Michel-Ange. Mais ce que j’apprécie le plus, c’est la perpétuelle découverte de nouvelles œuvres. Un directeur de musées ne connait jamais tous ses enfants ». Un directeur donc à l’esprit allemand et au cœur italien.

 

Tondo Doni, Michel-Ange

 

Son projet phare : un « Heptathlon culturel » avec le Corridor Giorgio Vasari

Depuis peu, les architectes ont commencé sa rénovation : le couloir Vasari. Long de 760 mètres, il a été conçu par l’architecte éponyme de Cosimo I de Medici et connecte pas moins de 5 édifices historiques et 2 jardins qui devraient être accessibles grâce à un nouveau billet dit « XXL ». L’œuvre a été exécutée en 1565, à l’occasion du mariage entre François Ier et Johanna d’Autriche. « Le couloir n’offre pas moins de 73 vues différentes sur la capitale de la Toscane » souligne le directeur. Sa fonction consistait à permettre aux grands-ducs de passer rapidement du nouveau palais Pitti au Palazzo Vecchio. Un an et demi de travaux pour 10 millions d’euros avec une ouverture prévue en 2021. Mais le corridor avait aussi d’autres fonctions. Grâce à l’étroitesse des murs, c’est ici que les enfants Médicis apprenaient à marcher… un passage donc chargé d’histoire qui connecte le temps comme l’espace.

 

La Corridor de Vasari, Florence

 

Modernité dans le musée de l’auteur des Vies

Antony Gormley. Un moderne parmi les antiques. Le sculpteur anglais a trouvé pour un temps place dans le palais florentin. Tous les artistes de la Renaissance étaient expérimentaux, mais ils cherchaient leur inspiration dans les classiques et les respectaient. « Si nous regardons de plus près, nous constatons qu’il en va de même pour les artistes vivants d’aujourd’hui, non seulement en termes de style mais aussi en termes d’audace face à l’expérimentation technique » souligne Eike Schmidt. Un musée qui sait donc intégrer chef-œuvres antiques et créations artistiques d’aujourd’hui.

 

Antony Gormley à Florence

Qui se veut aussi pionner avec les nouvelles technologies

Quel est la principale différence entre la direction d’un musée aux Etats-Unis et en Europe ? Eike Schmidt, qui a longtemps travaillé aux Etats-Unis, nous répond : « Bien sûr, le cadre juridique et culturel. Aux États-Unis, la mentalité est différente : il y a toujours une solution. Les américains sont aussi plus ouverts aux nouvelles technologies. Les européens sont eux parfois plus sceptiques dans ce domaine. » Problème d’attente ? Le directeur explique avoir eu recours à un algorithme pour optimiser le temps d’attente pour la queue avec une université d’informatique italienne. Les critères : la météo, le jour de la semaine ainsi que l’heure. Tout cela afin de faire venir le touriste au bon moment. Mis en place depuis moins de 6 mois, ce nouveau système est une première dans le monde des musées. Autre découverte grâce aux nouvelles technologies : un uffizien reste en moyenne 2 heures 30 dans le musée. Le directeur se souvient aussi d’un groupe particulièrement véloce : « 25 minutes en tout, dont la moitié dans les cabinets d’aisance ». Un musée qui utilise donc les technologies d’aujourd’hui pour optimiser son organisation.

 

Le Doryphore, Polyclète, à l’intérieur du musée florentin

De l’Oikonomia muséale

Diriger l’un des plus grands musées du monde et une entreprise, quelles différences au fond ? Les visiteurs sont-ils des clients comme les autres qui consomment des objets d’arts ? «Un objet est culturel selon la durée de sa permanence ; son caractère durable est l’exact opposé du caractère fonctionnel propre aux objets de loisir» soulignait déjà Hannah Arendt dans la Crise de la culture. Heureusement, les œuvres des Offices gardent leur plus importante et leur plus fondamentale qualité : ravir et émouvoir le spectateur par-delà les siècles. C’est donc par la cause finale qu’un musée diffère d’une entreprise. Qu’en est-il alors du financement du musée ? 34 millions de budget en 2018 dont 29 millions pour la vente des billets et 5 millions de donations et de location des bâtiments – pour tourner par exemple une récente série sur Netflix. Eike Schmidt a su réorganiser en une véritable entreprise moderne le musée qui dispose désormais de son service juridique, économique ou encore technologique… avec pas moins de 100 emplois créés en 3 ans ! Et chaque profit est ainsi réinvesti pour la rénovation. Prochain objectif : le jardin de Boboli, qui a inspiré le parisien jardin du Luxembourg. Coût total : 100 millions d’euros. Des fonds de restauration qui viennent pour l’essentiel de l’Union Européenne. Un budget excédentaire, des profits réinvestis pour la restauration… un musée dont la gestion humaniste et rationnelle pourrait donc inspirer de nombreuses entreprises.

 

Jardin de Boboli, source d’inspiration du Jardin du Luxembourg

« Tout peintre se peint ». La phrase, de Filippo Brunelleschi, l’architecte du dôme de la Cathédrale de Florence, était à la mode à la fin du Quattrocento. Et cette même idée raisonne encore aujourd’hui aux Offices : c’est bien la vision et l’intelligence d’Eike Schmidt qui transparait dans la nouvelle organisation du musée. Grâce à lui, ceux sont plus de touristes qui peuvent admirer la multitude de tableaux qui « rendent présent les absents mais encore font surgir après de longs siècles les morts aux yeux des vivants » (Alberti, De Pictura).