À L’Ecole Des Parfumeurs

Concevoir un parfum, un métier de créatifs et de scientifiques. Formés en chimie, les futurs nez, parfumeurs, évaluateurs, poursuivent leur formation dans une école spécialisée. A Versailles, Guerlain y avait créé la sienne dans les années 1970, avant qu’elle ne soit transférée à la chambre de commerce en 1984.

L’odeur est fraîche, estivale. On se verrait presque courir dans la garrigue un matin de juillet. Du thym, de la citronnelle. Pour nos narines tout juste sorties de la pollution parisienne, du métro et du francilien, c’est une brise estivale dans le sud de la France. Déjà suffisant pour voyager un peu.


Penchés sur leur « mouillette », une tige de papier trempée dans le parfum, et inspirant longuement – pour certains les yeux fermés –, les étudiants du cours d’olfaction de l’Institut Supérieur International du Parfum, de la Cosmétique et de l’Aromatique alimentaire (ISIPCA) doivent écrire tous les ingrédients et les sensations qui composent cette fragrance. Après quelques minutes à s’enivrer les sens dans le silence, Anaïs Fournial, leur enseignante, les invite à donner leurs impressions. Thym ? Géraniol ? Citronellol ? Synthétique ou naturel ? « Attention, au second semestre vous devrez pouvoir évaluer les pourcentages de chaque élément », avertit l’ancienne étudiante de l’Institut Versaillais.

Parfumeur, un métier créatif et scientifique

Anaïs Fournial aurait voulu être médecin. Et puis, un échec au concours de première année la réoriente vers la chimie à l’université. « J’avais de bons résultats, mais ne savais trop quoi faire. » Grands yeux et sourire franc, elle décide de suivre deux options, œnologie et parfumerie, cette dernière en partenariat avec l’ISIPCA. « C’est en suivant mes premiers cours de parfumerie que je me suis rendu compte que ma chambre d’adolescente était recouverte de publicités pour des parfums découpées dans des magazines et que j’avais une belle collection de miniatures. » La jeune femme se lance donc dans « le parcours classique », une licence de chimie et un Master à l’ISIPCA. Un Master en trois ans avec en première année un tronc commun parfumerie-cosmétique-aromatique, puis deux années de spécialité en alternance.

C’est dans deux bâtiments typiques des maisons bourgeoises de Versailles et une annexe plus moderne que se situe l’Institut fondé par Jean-Jacques Guerlain en 1970. Dès l’entrée, des effluves  de parfum, émanant des différents laboratoires et salles de cours, montent aux nez des visiteurs. Du frais, du fort, de l’entêtant. Dans son grand bureau d’angle inondé de lumière, Cécile Ecalle, la directrice, retrace la chronologie des lieux. « Aucune formation de parfumeur n’existait à l’époque, c’est pourquoi Guerlain l’a fondée, puis en 1984, la gestion de l’école a été transférée à la chambre de commerce. »

« 600 étudiants, dont 400 en apprentissage et 130 étrangers sont aujourd’hui formés aux trois domaines que sont la cosmétique, l’aromatique et le parfum. » Au total, treize formations scientifiques et commerciales sont proposées. Aux côtés des cours d’analyse physico-chimique, « pour comprendre ce qu’il y a dans un produit », et d’analyse sensorielle, l’école met l’accent sur l’olfaction, le cours enseigné par Anaïs Fournial.

International

Aujourd’hui âgée de 30 ans, l’ancienne étudiante donne des cours d’olfaction aux étudiants de Master et des cours en laboratoire pour leur apprendre à créer les senteurs des bougies, shampoings et lessives. Dans de petites cabines conçues pour préserver les fragrances, les élèves laissent leurs bougies se consumer une quinzaine de minutes, le temps à la cire odorante d’embaumer la petite pièce et d’évaluer si le résultat correspond au brief proposé. « J’avais dit rien de trop floral ! » rappelle Anaïs Fournial pas tout à fait satisfaite du résultat.

« Le marché français ne peut pas absorber 80 nouveaux parfumeurs chaque année », souligne Cécile Ecalle qui pousse ses étudiants à tenter leur chance à l’étranger où la renommée de la France en matière de cosmétique et de parfum n’est plus à faire. « L’objectif est d’être le plus professionnalisant possible, c’est aussi pour cela que nous sommes rattachés à la chambre de commerce », ajoute la directrice. Sept mois après la sortie d’école, 81% des diplômés ont trouvé un emploi.

Parfumeur et évaluateur

En école de parfumerie, tous ne veulent pas être parfumeur. Tant mieux, les places sont rares. Ils peuvent par exemple devenir évaluateur : « C’est le chef de projet qui fait le lien entre le client, la grande maison qui souhaite créer un parfum, pour des femmes citadines par exemple, et le parfumeur. Pour que ce binôme fonctionne, il faut que l’évaluateur ait suivi la même formation afin de faire la passerelle entre ces deux mondes que sont l’entreprise et la création », explique l’enseignante Anaïs Fournial.

En parallèle, la jeune femme est parfumeur indépendant, après quatre ans dans une grande maison comme analyste. Au quotidien, elle crée des parfums corporels ou d’ambiance pour des petites marques ou des boutiques. Du sur mesure à petite échelle qu’elle réalise de bout en bout pour un client. « J’avais envie de réunir et de pratiquer deux métiers de la parfumerie, celui de parfumeur et celui d’évaluateur. » Son élève, Aurélie Jotham est apprentie évaluatrice dans une entreprise installée dans le sud de la France. La jeune femme de 23 ans a suivi une licence de bio-chimie avant d’intégrer l’école. « Je voulais un métier qui mêle l’aspect carré des sciences et la créativité. L’évaluation me plaît car je suis au cœur du projet. » Un poste central que se voit bien remplir cette touche à tout qui aime faire le lien entre les métiers.

Et puis dans le parfum, il n’y a pas que le parfum « alcoolique » (ou parfum de peau), mais aussi les parfums d’ambiance, les produits d’entretien… « Chaque année, les étudiants apprennent 300 odeurs en l’associant à un souvenir pour mieux la retenir », indique Cécile Ecalle la directrice. En fin de cursus, les étudiants réalisent un projet commun aux trois branches (cosmétique, aromatique, parfumerie) avec la concours des étudiants des Gobelins, pour le graphisme, et de Ferrandi, pour la gastronomie. L’an passé, ils ont conçu la marque Horizon avec une crème, un thé glacé, un parfum et un packaging épuré. Un exercice qui donne des envies à certains. Dans ses aspirations, l’étudiante Aurélie Jotham aimerait créer une marque, de A à Z, autour de son île, la Guadeloupe. De quoi faire rêver par les sens.

 

Cosmétique et parfum, la France, leader mondial

Avec plusieurs belles entreprises, dont Chanel, L’Oréal, LVMH, la France se positionne en leader de l’industrie cosmétique, deuxième secteur d’exportation derrière l’aéronautique. En 2017, l’industrie cosmétique pesait 10 milliards de chiffre d’affaires en France. Le secteur compte environ 300 sociétés fabricantes et 79 000 établissements liés au monde cosmétique pour un total de 55 000 emplois directs et 170 000 emplois indirects, selon La Fédération des entreprises de la beauté (FEBEA).

Se former aux métiers de la parfumerie et de la cosmétique

Parce qu’il n’y a pas que l’ISIPCA, petite liste, non exhaustive, des formations aux métiers de la parfumerie et de la cosmétique : depuis 2011, l’Ecole Supérieure du Parfum propose des cursus à Bac+3 et Bac+5 entre Paris et Grasse ; il existe aussi des Bac pro, des BTS, des CAP et des Bachelor en  parfumerie ; l’ASFO-Grasse est un centre de formation aux métiers du parfum, de la cosmétique et des arômes, créé en 1972 ; l’université de Montpellier propose un Master pro de chimie arômes et parfums (ICAP) et l’université du Havre un Master pro chimie arômes, parfum et cosmétique (ARPAC).

 

Article paru dans le 5ème numéro de Forbes France, spécial luxe, décembre 2018

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