Ancien monastère cistercien, l’abbaye de Royaumont est un trésor du patrimoine français, édifié il y a près de 800 ans. La fondation Royaumont occupe les lieux depuis 1964, proposant un large panel d’activités autour du monde des arts et des affaires. Rencontre avec Francis Maréchal, directeur général du domaine historique.

 


Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’abbaye de Royaumont et de sa fondation ?

FRANCIS MARÉCHAL : À l’origine, l’abbaye de Royaumont est une fondation royale : Louis IX, futur saint Louis, possédait à Asnières-sur-Oise un château et des terres qu’ils ont choisis pour cette implantation, en 1228. Nous approchons donc les 800 ans de la première pierre posée à Royaumont. Elle a été confiée aux cisterciens, qui vont la faire prospérer jusqu’à la Révolution française. Ensuite, elle est rachetée par un industriel du textile, et 300 ouvriers travailleront sur le site. En 1869, l’abbaye retrouve sa fonction religieuse avec l’objectif de faire oublier toutes les traces de cette activité industrielle « impie ». Ainsi, lorsque l’on accueille aujourd’hui des séminaires, c’est dans ces cellules de novices réaménagées que sont hébergés leurs participants.
Dès ses origines, Royaumont présente un double visage, avec une dimension à la fois spirituelle et artistique. Dès 1246, saint Louis fait venir comme lecteur du roi le grand encyclopédiste dominicain du Moyen Âge, Vincent de Beauvais. C’est à l’abbaye qu’il écrit le Speculum Majus, somme des connaissances de son temps. Des activités artistiques se déroulent régulièrement sur les lieux, Louis XIII y donne un ballet champêtre en 1635. Cette tradition a perduré au XIXe siècle puisque la famille Van der Mersch, alors propriétaire des lieux, était passionnée de musique. La haute société parisienne venait à Royaumont pour des soirées de théâtre lyrique.
En 1905, la loi de séparation de l’Église et de l’État incite les religieuses à quitter l’abbaye, qui est rachetée par Jules Edouard Goüin, industriel dont le père Ernest avait fondé en 1846 la Société des Batignolles, aujourd’hui SPIE et SPIE Batignolles. La famille Goüin, tout comme ses prédécesseurs, a une grande proximité avec les arts, notamment la musique. Ils décident donc d’ouvrir le monument historique et de présenter une saison de concerts publics, l’idée étant de rendre accessible Royaumont à d’autres classes que les classes supérieures. Nous sommes à l’époque du Front populaire. Ils inventent sans le savoir le modèle des centres culturels de rencontres, monuments historiques réinvestis par un projet culturel permanent, modèle formalisé en 1972, dont Royaumont a été un peu le prototype.

 

Royaumont
Crédit photo : © Neway Partners

 

Quel est aujourd’hui le modèle de la fondation ?

F.M. : En 1964, Henry Goüin constate que l’abbaye revit et retrouve un sens grâce à ces rencontres intellectuelles et musicales. Il décide, avec les encouragements d’André Malraux, alors ministre de la Culture, de constituer une fondation reconnue d’utilité publique. Jusqu’au décès d’Henry Goüin en février 1977, la fondation est déficitaire. Le département du Val d’Oise va alors montrer son intérêt. Je suis arrivé dans ce contexte-là, où, jeune diplômé de l’Essec, j’ai été propulsé à Royaumont par un préfet qui avait apprécié mon travail. Je m’étais fait un peu connaître en demandant des subventions pour monter des festivals et des concerts lorsque j’étais étudiant…
J’ai eu beaucoup de chance parce que tout était à refaire. Nous disposions de 50 000 francs de subvention, ce qui était très modeste. Le département a alors renforcé sensiblement nos moyens et j’ai réussi à convaincre le ministère de la Culture de nous aider sur des enjeux nationaux. J’ai surfé sur cette vague de décentralisation et fait des effets de surenchère chaque année dans des systèmes de cofinancement où la région n’était pas encore très présente, sauf sur le plan de l’investissement. On a bénéficié d’un soutien sur l’investissement à partir de 1986, sur une base de cofinancement État-département.

 

Royaumont
Crédit photo : © Neway Partners

 

Comment se constitue aujourd’hui votre budget, entre la partie publique des collectivités territoriales, l’État et la partie privée ?

F.M. : C’est une recherche permanente puisque le mécénat commence à arriver à partir de 1988. La loi Balladur donne une consistance juridique au mécénat, liée en partie à la privatisation de grandes entreprises publiques. J’ai donc négocié avec TéléDiffusion de France (aujourd’hui TDF) qui venait d’être privatisé, puis avec France Télécom. Un des premiers mécènes privés était Louis Vuitton. C’est un long cheminement pour parvenir à ce qu’il est aujourd’hui.
Notre budget d’exploitation s’élève à environ 8,2 millions d’euros. Les subventions publiques n’ont pas cessé de baisser. Elles représentent aujourd’hui 31 % des ressources, le plus gros partenaire étant le département (15 %). L’État, tout cumulé, représente un peu plus de 10 %, et la région représente environ 4 %. Le mécénat ne cesse de monter en puissance, et notamment le mécénat d’entreprise.
Dès 1992, on crée un club de mécènes pour drainer plutôt du mécénat de proximité avec des entreprises qui vont de la start-up à l’ETI. Tout cela se fait dans une optique de recherche d’identité parce que le Val d’Oise est un département compliqué, à la fois urbain et rural. Notre proximité avec l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle a été un point décisif dans la concrétisation de nombreux projets, pour des séminaires ou des rencontres internationales. Le mécénat représente aujourd’hui entre 15 et 17 % du total de nos ressources. Nous ne pouvons monter un projet sans y associer un mécène. Ce mécénat a connu plusieurs étapes clés, avec la création d’un club de mécénat collectif, le Comité Henry Goüin, puis la loi Aillagon en 2003 qui a fait monter en puissance le niveau des soutiens, et enfin la loi TEPA relative à l’ISF en 2010 qui nous a incités à créer un cercle de grands donateurs individuels, que l’on a baptisé le cercle Saint-Louis. C’est en partant aux États-Unis que j’ai eu l’idée de créer ce cercle de donateurs franco-américain. Le mécénat de particuliers s’est maintenant ajouté au mécénat d’entreprise, ils forment un ensemble qui a culminé à 1,5 million d’euros, pour 800 000 € de subventions d’État.Vous avez aussi réussi à développer un système économique singulier. Expliquez- nous.

 

Royaumont

 

Vous avez aussi réussi à développer un système économique singulier. Expliquez- nous.

 F.M. : On a effectivement mis en place un système de gestion directe du site, résidentiel avant d’être un lieu de spectacle. Ce site résidentiel s’est agrandi au fil des ans à travers de grandes campagnes de restauration, de réaménagement et d’extension des équipements de l’abbaye. Nous sommes passés de 35 à 53 chambres. Ce sont avant tout des résidences courtes qui peuvent durer jusqu’à trois semaines. On abrite principalement des séminaires d’entreprises et des rencontres intellectuelles, notamment du CNRS, de l’École des hautes études en sciences sociales et de l’École normale supérieure.
Nous couvrons beaucoup de métiers, des jardiniers aux cuisiniers en passant par les directeurs artistiques. Au total, 64  salariés permanents occupent Royaumont. J’ai beaucoup misé sur une équipe permanente pour garder une philosophie d’accueil. On porte la même attention à tout le monde, chefs d’entreprises ou artistes internationaux, pour que tous vivent aussi harmonieusement que possible sur le site.
L’idéal d’Henry Goüin s’est réalisé puisqu’il voulait que Royaumont soit un lieu de rencontre entre le monde de l’économie, des affaires et de l’art. Cette volonté s’est également traduite lorsqu’en 2003, on lance une négociation avec le groupe Métro, qui voulait une implantation de leur « House of training » parce qu’ils étaient en gros développement en Asie et en Europe de l’Est. Ils recrutaient un certain nombre de nouveaux cadres qu’il fallait au « cash and carry », une expertise de Métro France. Ils cherchaient donc un site atypique près d’un aéroport pour changer de l’ambiance des grands entrepôts. En concurrence avec un autre site, c’est Royaumont qui l’a emporté, et nous avons fait de grands travaux pour répondre à une demande colossale. Nous recevions 35 semaines par an les cadres de Métro en séminaire. En échange, nous leur avons demandé de devenir mécène de Royaumont, pour faire venir des artistes du monde entier qui viendraient également se former chez nous. Ils ont trouvé l’idée très bonne et sont rentrés dans notre mécénat pendant treize ans. Cet engagement de Métro nous a permis d’acquérir et de sauver un trésor du patrimoine, la bibliothèque musicale de François Lang. L’État, la région et le département ont suivi en aménageant des espaces et en finançant la rénovation des toitures, des salles et des studios.

 

Comment, à travers vos saisons culturelles, parvenez-vous à accueillir toutes ces activités et à obtenir un tel rayonnement ?

F.M. : Nous travaillons par cercles concentriques. Il y a un cœur de projet, celui défini dès les années 1980, qui est de soutenir les artistes et notamment les jeunes générations dans leur démarche de professionnalisation, d’être là pour les accompagner au seuil de leur carrière. Il s’agit simultanément de leur faire rencontrer d’autres artistes et de les ouvrir à des questions d’interprétation et à de nouveaux répertoires. C’est à Royaumont qu’a lieu le début de la renaissance du chant baroque, en 1980. Nous avions à l’époque accueilli William Christie, René Jacobs et Philippe Beaussant.
Nous avons été une véritable tête chercheuse pour la musique du Moyen Âge à un moment où elle n’était quasiment ni enseignée ni diffusée. Nous avons fait travailler ensemble des chercheurs, des universitaires et de jeunes musiciens. Royaumont est un chef de file en Europe pour ces rencontres. Nous avons aidé les compositeurs à rencontrer des interprètes, et aidé les artistes à s’ouvrir à de nouveaux horizons pour le bénéfice de leur carrière. On a vu défiler plusieurs générations de chanteurs. Philippe Jaroussky a fait son premier concert public ici à 19 ans. Natalie Dessay y a fait son premier récital public. C’est à l’abbaye qu’elle a préparé ses premiers rôles qui ont fait ensuite sa gloire.
L’abbaye de Royaumont est un lieu où l’on accompagne les artistes dans leur développement de carrière, où on leur permet d’inventer des projets grâce à notre « incubateur ».

 

Royaumont

 

Comment ces artistes s’épanouissent-ils à Royaumont ?

F.M. : Les artistes viennent quand ils ont besoin de répéter, on leur offre des concerts et on les aide à se diffuser en Île-de-France. On programme 30 à 40 concerts et spectacles dans notre festival, et on en présente entre 40 et 100 hors les murs. Nous avons la chance d’avoir un partenariat magnifique avec le musée d’Orsay, avec qui on a inventé une formule pour aider des équipes de chanteurs et de pianistes à aborder le répertoire de la mélodie française. Nous leur offrons une formation avec des grands  musiciens, ils viennent passer chez nous quatre fois dix jours dans l’année, puis rencontrent au musée d’Orsay des conservateurs et des historiens de l’art qui leur montrent les correspondances entre ce répertoire et les grands mouvements picturaux et artistiques des XIX-XXe siècles. Il y a aussi des master  classes publiques à Orsay, des concerts devant les œuvres où les équipes montrent les inspirations qu’ils ont trouvées dans tel ou tel tableau.
Nous organisons ensuite une tournée internationale de 15 à 17 récitals. C’est un beau symbole de l’articulation que Royaumont cherche à trouver avec ce lieu, où l’on peut travailler à huis clos avec beaucoup d’efficacité. Le fait d’être à l’écart du monde et de vivre sur place tous ensemble donne une certaine efficacité au travail. C’est aussi ce qu’apprécient beaucoup les entreprises qui viennent pour des séminaires, mais aussi les metteurs en scène comme André Engel, qui faisait de grandes mises en scène à l’opéra de Paris, qui disait mettre deux fois moins de temps à Royaumont à monter un opéra qu’il le faisait dans une ambiance de ville. C’est là le véritable projet de Royaumont.
On part de cette idée que l’abbaye est comme une pépinière d’artistes que l’on aide à se développer, qui trouvent ici des ressources  pour se perfectionner et préparer des projets, puis on les montre au public lors de notre festival.