Pour cette rentrée littéraire, l’écrivain francophone le plus traduit au monde, Yasmina Khadra, signe un livre à la hauteur de son (immense) talent : ‘Le Sel de tous les oublis’ (Editions Julliard). L’auteur aborde la douleur de l’abandon d’un homme ordinaire en déshérence depuis le départ de son épouse. Un récit puissant, passionnant, qui se découvre tel un ensemble de leçons de vie, jamais moralisatrices. Un roman parfait destiné à celui qui cherche à accéder aux codes de la résilience. L’auteur algérien réaffirme son art de nous dire que la vie mérite ses peines. Du grand Yasmina Khadra.

Une fois n’est pas coutume, vous situez l’intrigue de votre nouveau roman en Algérie. Comment rendez-vous universelle chacune de vos histoires en touchant les lecteurs sur tous les continents ? 


Yasmina Khadra : Quand on touche au facteur humain, on touche à l’universel. Mes romans racontent l’Homme, ses hauts et ses bas, ses faits d’armes et ses nullités. Ils convoquent ce que nous taisons en nous, ce qui nous singularise et nous rend accessibles aux autres parce cette singularité est un repère pour ceux qui se cherchent dans les turbulences du monde  La littérature est un miroir qui nous renvoie à ce que nous sommes. Et nous sommes tous les autres. Raison pour laquelle aucun personnage ne nous indiffère. Mes lecteurs d’ici et d’ailleurs se retrouvent dans mes livres. Nous sommes tous les enfants de notre époque. Nous apprenons à nous connaître en nous projetant dans les autres. 

Comment est née l’idée de ce livre de rentrée, ‘Le Sel de tous les oublis’ ?


Y.K : Comme naissent tous les romans. Une thématique nous interpelle, et nous voilà partis. Après le confinement, j’ai eu envie de pousser des portes dérobées et d’emmener mes lecteurs sur les sentiers battus à la rencontre de ceux qui leur manquent. J’étais, moi aussi, sur les traces de mon personnage et je me suis enrichi des rencontres qui ont croisé son chemin. Mika le nain m’a éveillé à moi-même et à des choses qui étaient à ma portée et que je ne voyais pas. Ce livre est un ensemble de leçons de vie destiné à celui qui cherche à accéder aux codes de la résilience. Nous sommes tous, par moments et par endroits, Adem Naït-Gacem. Un échec, une désillusion, un malentendu, et nous nous surprenons à en vouloir au monde entier. Mais l’Histoire nous propose des clefs, car il y a toujours des voies possibles pour reprendre goût à la vie. 

L’histoire d’Adem Naït-Gacem, un instituteur en déshérence ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, nous transporte dans un voyage initiatique entrepris par le héros. Au bout de l’enfer… le paradis. Finalement, la vie n’est que road-movie ? 

Y.K : C’en est un pour ceux qui se bougent, qui n’ont pas peur de se poser les bonnes questions. Les jours sont des parcours du combattant avec leurs lots de surprises, d’obstacles,  de découvertes, de rencontres improbables. Il se trouve des gens qui sont attentifs aux choses, et d’autres pas. Mais tous marchent vers l’inconnu. Le salut des uns repose sur l’attention qu’ils accordent à ce qu’ils traversent dans la peine et dans la joie. 

Un garçon de café philosophe, un ivrogne, un Don Quichotte, une femme cloîtrée faussement prude… Que nous racontent tous ces personnages fortuits croisés dans le parcours de votre anti-héros ? 

Y.K : Ils ne racontent pas, ils montrent du doigt les repères que nous négligeons. J’ai adoré chaque personnage dans mon livre. J’étais en excellente compagnie. J’avais le sentiment de m’instruire auprès d’eux. Si seulement on pouvait, de temps en temps, se remettre en question et écouter ce qui se dit autour de soi, beaucoup de trappes sous nos pieds nous porteraient comme des socles. La vie est tellement simple qu’elle frise la facilité. Comme on se méfie de ce qui est facile, on ne fait que se compliquer l’existence. 

Plusieurs de vos œuvres ont été adaptées au cinéma (Les Hirondelles de KaboulCe que le jour doit à la nuitMorituri…), au théâtre ou en bandes-dessinées. Quel destin imaginez-vous à votre nouvel ouvrage ? 

Y.K : Qu’il éveille mes lecteurs à cette réalité : la vie mérite ses peines. Il faut vivre intensément, pleinement chaque jour car il nous appartient de poursuivre nos rêves comme d’y renoncer. Celui qui a compris le sens de son destin est celui-là qui aura tout fait pour traquer sa part du bonheur jusque dans le coeur des épreuves. C’est le but de ce roman. Quant à son adaptation, au cinéma et au théâtre, cela ne m’appartient pas. Je suis toujours enchanté et plein de gratitude pour les cinéastes et les dramaturges qui élargissent un peu plus l’audience de mes textes. 

©Le Sel de tous les oublis, Yasmina Khadra, Editions Julliard

 

La Femme occupe une place de choix dans votre littérature, déjà par votre pseudonyme Yasmina Khadra en guise d’hommage à votre épouse. Vous sentez-vous solidaire de cette colère mondiale revendicatrice née de #metoo ? 

Y.K : #Metoo n’est qu’un slogan, un cri de la déchirure, une colère légitime. Le problème est ailleurs. Il est dans les mentalités. Tant qu’on n’aura pas cessé de considérer la famille comme subordonnée à l’homme, on ne sortira ni de l’auberge ni de nulle part. La femme est un être précieux, essentiel. A côté d’elle, l’homme n’est qu’un accessoire de fortune. S’il est malheureux, belliqueux, très infatué, tragique, c’est parce qu’il n’a rien compris en la femme. Heureux celui qui tâche d’être constamment redevable à sa mère et à son épouse. 

Cette rentrée littéraire post-confinement a une saveur particulière… Comment l’homme de lettres, et l’homme tout court, traverse-t-il cette période de crises ? 

Y.K : Douloureusement. Un écrivain, comme tout artiste, est un confiné naturel. Mais quand le confinement se généralise, impose un statut carcéral et met l’humanité entière sous scellés, tous les bonnes choses s’estompent, ne reste que l’absence des amis, le manque d’air et ce soleil qui nous fait le pied de nez derrière la fenêtre. J’ai détesté cette période. Je n’arrivais ni à lire ni à écrire avec le même enthousiasme.  

J’aimerais revenir sur l’une de vos citations au journal algérien El Watan : « Je suis optimiste car il faut que les jeunes comprennent que leur devoir, c’est d’être optimiste. Leur devoir c’est de s’accrocher à leurs rêves. S’ils ne trouvent pas leur bonheur d’une façon assez tangible, il faut qu’il l’invente ce bonheur. C’est possible. ». Aujourd’hui, comment convaincre les plus pessimistes d’entre nous ? 

Y.K : L’optimisme est le pouls des vivants, de ceux qui ne lâchent rien. J’ai tellement subi dans ma vie, tellement été déçu, marginalisé, disqualifié et pourtant, à aucun moment je n’ai cédé. Parce que je sais que le bonheur est un choix. Le pessimiste n’a pas le courage de ses rêves. Il est dans le renoncement, dans le désistement parce qu’il se croit vaincu avant même de se lancer dans la bataille. Or, aucune bataille n’est perdue tant qu’il n’est pas engagée. Il faut savoir serrer les dents, et la ceinture (dans le sens de l’intégrité), et se relever. Nous sommes nos seuls mentors et nos seuls bourreaux.