Guernica de Pablo Picasso. Chef d’oeuvre cubiste peint à Paris en 1937 qui évoque aussi l’un des musées les plus renommés du monde. Avec plus 60 % de nouvelles œuvres exposées en 2021, le musée Reina Sofia connaît de profondes transformations. Mais les modifications ne se contentent pas d’être de façade ; l’institution repense aussi le monde d’aujourd’hui et de demain avec son directeur : mondialisation, capitalisme ou encore marché de l’art. Quelles différences entre une galerie d’art et un musée? Le tableau Guernica aurait-il un prix? Réponses avec Manuel Borja-Villel, le directeur du plus emblématique musée d’art moderne espagnol.  

Le Musée Reina Sofia post Covid

Le musée de Madrid connaît depuis peu une mue inédite qui devrait s’achever en Novembre. C’est la première phase d’une énorme transformation où plus de 60 % de l’art désormais exposé est nouveau. Les installations permettront à de nombreuses œuvres de sa collection d’être exposées dans vingt-deux nouvelles salles. Il y aura six grandes sections totalisant plusieurs milliers de mètres carrés qui abriteront près de 2000 œuvres. Un changement qui devait être opéré l’an dernier, à l’occasion du trentième anniversaire du musée, mais que la pandémie a contraint à retarder. Sous la direction de Manual Borja-Villel, l’ensemble a connu une constante progression des fréquentations, jusqu’à atteindre près de 4,500,000 millions de visiteurs en 2019. Picasso, Dali, Miró, Léger, Bacon ou encore Magritte… autant de chefs-d’œuvre à admirer dans ces nouvelles salles réorganisées. C’est bien la vision de Manuel Borja-Villel qui transparaît dans ce nouvel agencement du musée.

Le musée national centre d’art Reina Sofía à Madrid – © Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía

Un musée d’art moderne est-il fondamentalement différent d’une grande galerie d’art comme Zwirner

Directeur du musée depuis plus de 13 ans, Manuel Borja-Villel répond « Les galerie d’art moderne sont devenus à certains égards plus fortes que certains musées. Ces galeries disposent en effet du cycle complet de la production artistique : elles ont l’argent, les artistes, leurs productions, les espaces d’expositions et même les clients. Les visiteurs seraient-ils des clients comme les autres qui consomment des oeuvres d’art ? “Un objet est culturel selon la durée de sa permanence; son caractère durable est l’exact opposé du caractère fonctionnel propre aux objets de loisir” soulignait déjà Hannah Arendt dans La Crise de la culture. Heureusement, les œuvres du Reina Sofia gardent leur plus fondamentale qualité : offrir au visiteur une autre vision du monde. Manuel Borja-Villel souligne aussi “Les musées disposent du temps et de la liberté de ne pas suivre totalement les lois du marché. L’objectif final n’est pas d’accumuler, mais de présenter des œuvres en offrant des pistes de réflexion différentes”.   C’est donc par la cause finale qu’un musée d’art moderne diffère d’une galerie d’art.

La migration du capital emporte dans son voyage les créations artistiques. Les chefs-d’œuvre des Grecs ont été achetés par les Romains, puis les œuvres d’Italie et d’Espagne ont migré vers le nord, là où sont nés les centres de puissance économique : Paris puis Londres. Elles sont ensuite allées aux États-Unis et maintenant vont dans le Golfe et en Extrême-Orient. Le Salvador Mundi, attribué à Léonard de Vinci, vendu 450 millions de dollar en 2017 en est un bon exemple. Pour son directeur, le musée Reina Sofia situé d’ailleurs dans l’ancien hôpital San Carlos, a une fonction palliative pour panser certaines plaies du capitalisme. Projeter devant des réalités qu’il ignore ou qui le dérangent, le visiteur de ce musée s’interroge. Une catharsis muséale s’opère en quelque sorte. Ainsi, un musée invite à une introspection plus profonde qu’une galerie d’art.

Habiter et non visiter un musée selon Manuel Borja-Villel

La vision du directeur va bien plus loin qu’un simple réarrangement d’œuvres et de salles. C’est l’expérience même du visiteur qu’il souhaite repenser en mettant en avant l’hospitalité : « La condition même de l’hospitalité exige que l’hôte et l’invité acceptent la possibilité inconfortable et parfois douloureuse d’être changés par l’autre. » explique le directeur en citant Derrida. Le musée Reina Sofia fait ainsi plus que d’exposer des œuvres, mais invite le visiteur à la réflexion. Manuel Borja-Villel illustre : « Le musée Reina Sofia est ainsi un lieu de vie. Dans l’ascenseur, j’ai croisé il y a quelque temps un couple âgé madrilène qui me reconnaît et me demande “Pourriez-vous nous dire ce qu’il faut voir ici?”  Ce couple voit ainsi le musée comme un lieu de fréquentation ne répondant pas à une fonction particulière. Le musée offre ainsi une visite qui nous habite en quelque sorte après son passage. »

Selon vous, l’art moderne est-il plus simple?

Non l’art moderne peut être tout aussi complexe. L’art moderne n’est pas une sorte de blague, mais reflète un sens qui dépasse la seule technique de l’artiste, Tekné en grec, c’est-à-dire la technique matérielle de fabrication. Lors de mon premier travail au Hispanic Society of America, certaines personnes soutenaient que tout ce qui venait après le peintre espagnol Sorolla était mauvais. Or Picasso n’est pas devenu mondialement connu par sa maîtrise du pinceau. L’art moderne n’est pas plus simple mais joue sur des modes différents comme l’installation et ne répond pas directement au seul critère du beau. 

«Les tableaux sont des tableaux non pas parce que vous les regardez, mais parce qu’ils vous regardent.» Jorge Luis Borges cité par le directeur Manuel Borja-Villel – © Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía

Deux questions pour finir sur Guernica

Guernica représentant la ville basque bombarbée en avril 1937 par 44 avions de la Légion Condor allemande nazie et 13 avions de l’Aviation Légionnaire italienne fasciste contre le gouvernement de la Seconde République espagnole   © Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía

Une pétition improbable est devenue virale sur les réseaux sociaux cette semaine. Elle réclame que Jeff Bezos, PDG d’Amazon et première fortune mondiale, achète le plus célèbre des portraits de Léonard de Vinci et le mange. Jeff Bezos pourrait-il s’acheter Guernica si le tableau était à vendre? 

Quel est le prix de Guernica?

Pour des raisons administratives, nous devons dresser un inventaire des quelque 26 000 œuvres tout en déterminant un prix pour chaque œuvre. Et Guernica n’échappe pas à cette règle. Néanmoins, son prix est de 0 €.   L’œuvre nous invite en quelque sorte à repenser la propriété, une propriété qui dépasse celle du Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía. Nous sommes en effet aujourd’hui les dépositaires de l’œuvre, mais son appartenance est mondiale. Tout d’abord symbole de l’oppression sur les républicains de la guerre civile espagnole, le tableau est devenu un symbole universel des atrocités de la guerre. Ainsi, Guernica appartient désormais à la mémoire collective mondiale et est par ce fait inestimable.

Si Picasso revenait aujourd’hui, où trouverait-il un équivalent de Guernica?

Malheureusement dans beaucoup d’endroits : Aleph, Gaza, ou peut-être encore la jungle du Brésil.
Inauguré il y a une trentaine d’années, le musée Reina Sofia symbolise finalement le retour réussi à la démocratie en Espagne après la dictature de Franco. La permanence serait une des conditions du changement sinon le changement serait transformation. Guernica est ainsi bien l’œuvre pérenne qui accompagne la mue actuelle du musée Reina Sofia. Interrogé finalement sur la réponse donnée au couple âgé qui l’interpellait sur l’œuvre à visiter dans son musée, le directeur termine : « pourquoi ne pas aller revoir Guernica ? »

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