Jamais les femmes n’ont autant occupé l’affiche. Le one-woman-show affole les compteurs. Les salles affichent complet. Textes ciselés, humour d’un nouveau genre. Le rire s’accorde au féminin pluriel. Phénomène de société ? Assurément. Forbes vous emmène dans les coulisses de ces humoristes qui bousculent la scène française. 

C’est assez rare pour être signalé. Cette année, il n’y avait que des femmes nommées pour le Molière de l’humour. Blanche Gardin, déjà récompensée en 2018, est à nouveau retenue pour son dernier spectacle, Bonne nuit Blanche, aux côtés de Florence Foresti, Caroline Vigneaux et Michèle Bernier. C’est encore une fois le phénomène Blanche Gardin qui a remporté les suffrages d’un public séduit autant par son ton cru et sarcastique que par ses prises de positions politiques. Récemment, elle a refusé une décoration et critiqué le gouvernement pour son manque d’action en faveur des sans-abris.

Cette omniprésence des femmes au palmarès est le signe que l’humour au féminin a enfin trouvé ses lettres de noblesse. Les nouvelles reines de l’humour partagent les mêmes modèles, Muriel Robin ou Sylvie Joly. Mais elles partagent surtout des convictions féministes. Et elles ont en commun de mener leur carrière tambour battant. Parmi ces artistes à la réussite éclatante, Caroline Vigneaux, Christelle Chollet et Laura Laune.

Caroline Vigneaux, l’humoriste ne se dérobe plus

Caroline Vigneaux connaît ses classiques ! De la femme de lettres Olympe de Gouges à la première diplômée de Polytechnique Anne Chopinet, en passant par l’avocate Gisèle Halimi ou encore Ève, l’humoriste revisite toutes les grandes figures du féminisme dans son dernier spectacle, Caroline Vigneaux croque la pomme. Une démonstration magistrale qui prouve que l’on peut faire rire en abordant des sujets aussi importants que la place des femmes dans la société. Car son spectacle cartonne. Après trois mois de succès au Palais des glaces, elle a remis sa tenue de scène – rouge de la tête aux pieds – au Grand Point Virgule et enchaine les représentations à guichet fermé.
Caroline Vigneaux assume un féminisme militant, politique. Le show de l’ancienne avocate est un plaidoyer pour « l’égalité hommes-femmes, même dans la médiocrité ». Ce troisième spectacle la propulse au rang des humoristes qui comptent. Et pourtant, la carrière de Caroline Vigneaux a démarré bien loin des projecteurs, par une jeunesse somme toute traditionnelle en Seine-et-Marne, où cette élève douée trouve rapidement sur scène l’attention que ne lui portent pas ses parents. La fillette à qui l’on demande de “faire le moins de bruit possible” lit des textes à l’église. Caroline Vigneaux ne quitte son petit cocon bourgeois que pour les haras de la région où elle excelle à l’équitation. Une passion à laquelle elle renoncera à 19 ans après une blessure. La suite se déroule à La Sorbonne puis à l’École de formation du barreau de Paris. Elle devient avocate dans un grand cabinet international, spécialisée en droit des affaires. Une belle carrière s’annonce. Sauf que Caroline Vigneaux préfère, de loin, les concours d’éloquence aux plaidoiries devant le tribunal de commerce. Alors elle peaufine chaque jour des punchlines. Et de petites blagues en histoires, elle finit par écrire son spectacle. Artiste prometteuse, elle est recrutée à la télévision, chez Stéphane Bern, alors qu’elle n’a pas encore complètement tourné casaque. Ses confrères rient devant leur écran, mais son collègue Éric Dupond-Moretti la déstabilise en lui disant : « Tu ne peux pas faire les deux, il faut choisir. »
Alors en 2007, elle décide de son sort au hasard. Elle joue la suite de sa carrière à pile ou face. Ce sera pile. Fini la robe d’avocat, bonjour le costume de scène. « Quand vous récupérez la pièce, ce qu’il faut analyser, ce n’est pas le résultat, c’est votre réaction face au résultat », souffle celle qui ne doute à aucun moment d’avoir fait le bon choix. La quadragénaire qui assume désormais seule sa vie et celle de ses deux garçons de 5 et 10 ans a d’ailleurs décidé d’écrire un livre sur le changement de vie à l’usage des personnes qui doutent, qui n’osent pas, surtout les femmes.

Christelle Chollet, côté cour et côté scène

Il y a du Stéphane Plaza chez Christelle Chollet. L’humoriste n’a pas son pareil pour jouer les agents immobiliers quand elle fait faire le tour de son théâtre situé à proximité de la tour Eiffel. « On a tout refait dans le style Art déco, on s’est fait plaisir », avoue-t-elle. Et c’est vrai que le résultat est bluffant. Des loges flambant neuves avec du carrelage ambiance métro parisien, des meubles design réalisés sur-mesure, des miroirs chinés aux puces, des équipements électroniques dernier cri. On est loin des loges exiguës et décrépites des vieux théâtres parisiens. Mais sa plus grande fierté, c’est la scène et son mur de LED qui permet de projeter des décors. Le Théâtre de la Tour Eiffel est le cœur du projet artistique de Christelle Chollet. « Depuis plusieurs années, je me produis et je crée mes propres projets. C’est un besoin viscéral, une liberté dont je ne peux me passer. Alors, quand je vois les multinationales racheter peu à peu tous les théâtres parisiens, je décide, en 2016, de faire le grand saut et nous prenons la décision de devenir, avec mon compagnon Rémy Caccia, propriétaires de notre théâtre ! » explique-t-elle.
Des bars de la région de Toulouse où elle poussait la chansonnette à ses débuts aux ors des théâtres parisiens, Christelle Chollet a patiemment construit son succès. Elle a d’abord multiplié les apparitions à la télévision, dans des émissions comme Les Années tubes, présentée par Jean-Pierre Foucault, La Bande de ouf ou encore C’est tous les jours Noël. Elle est aussi chroniqueuse pour l’émission de Christine Bravo, Douce France. Le déclic, ce sera en 2006, avec son spectacle L’Empiafée, un mélange de one-woman- show et de solo musical autour des chansons d’Édith Piaf, écrit et mis en scène par Rémy Caccia. Un carton ! Elle le jouera pendant cinq ans devant plus de 500 000 spectateurs. Le style de la môme Chollet, c’est un mariage heureux de l’humour et de la musique. Et pour son cinquième spectacle, elle compte bien enfoncer le clou avec son Chollet N° 5, un nom en forme de clin d’œil à Vanessa Paradis sur un trapèze dans une publicité pour du parfum. Christelle Chollet y aborde ses thèmes fétiches, le féminisme, le temps qui passe et les nouvelles technologies. Côté musique, l’éclectisme est de mise. Entre son entrée en sortant d’un ghetto-blaster géant glissée dans une petite robe tigrée au rythme de Highway to Hell, son medley des années 1980, et sa reprise de Tata Yoyo, la chanteuse peut montrer l’étendue de son talent. « Le plaisir de jouer à domicile est indescriptible. Je suis désormais maître à bord. Et j’ai hâte d’y recevoir d’autres artistes, notamment ceux que nous produisons »,conclut l’artiste et femme d’affaires désormais à la tête de son entreprise.

Laura Laune soigne son syndrome de l’imposteur

Elle est le symbole de la nouvelle génération du rire féminin. Totalement décomplexée, la jeune Belge a connu un succès fulgurant. En moins de dix ans, cette fille de médecin diplômée d’architecture a réussi à se propulser au firmament de l’humour. Il faut dire que Laura Laune ne manque pas de culot. Sur scène d’abord, où elle joue avec talent sur le contraste entre son look de jeune et jolie fille « pas très intéressante » et ses textes totalement trash. Elle y manie la provocation à la perfection. Au point de choquer, comme lors du passage d’un extrait de son spectacle au journal de 20 heures de France 2 qui a fait polémique. Ensuite, elle a eu l’intelligence de booster sa carrière en utilisant à bon escient la télévision et les réseaux sociaux. Après quelques années à galérer dans les castings, les scènes ouvertes parisiennes et les festivals d’humour de province, en 2011, elle participe à l’émission On n’demande qu’à en rire présentée par Laurent Ruquier sur France 2. Mais son duo avec Philippe Peters sous le nom de « Phil et Laura » ne tiendra pas plus de trois passages et sera éliminé de la compétition. En 2013, elle tente sa chance à Belgium’s Got Talent. Elle est éliminée en demi-finale. Rebelote en 2017, mais dans la version française, La France a un incroyable talent. Elle remporte le concours et encaisse un chèque de 100 000 euros. « La formidable visibilité de l’émission a en plus rempli immédiatement mes salles, car je jouais mon spectacle en parallèle », explique Laure Laune.
Depuis, la tournée de son one-woman-show, Le diable est une gentille petite fille, ne désemplit pas. Sur scène, Laura Laune n’épargne rien, ni personne. Elle parle avortement, Manif pour tous, pédophilie, terrorisme, abandon, discrimination positive, Pinocchio et animaux de zoo en folie. Même Winnie l’ourson passe pour un pervers. Soir après soir, Laura Laune affine son jeu et son style. Elle pousse de plus en plus souvent la chansonnette. Et l’artiste profite des conseils de Jérémy Ferrari qui l’a découverte sur un petit festival. Ses projets : finir sa tournée qui va l’emmener pendant encore un an dans tous les coins de France et de Belgique. « J’adorerais écrire des textes et des spectacles pour les autres. Mais ce sera pour plus tard », confie la jeune Belge qui n’imagine pas en revanche jouer d’autres textes que les siens. « C’est mon syndrome “petite fille pas intéressante”, une version personnelle du syndrome de l’imposteur, qui ressort, j’ai besoin de prouver que je sais écrire des textes », explique-t-elle. En attendant, un projet d’album réunissant les chansons qu’elle compose au gré de l’actualité est dans les tuyaux.