C’est l’histoire d’une rencontre singulière entre l’animatrice vedette de TF1 Alessandra Sublet et Michel Desbouvries, qui toute sa vie a passionnément dessiné sans jamais avoir voulu révéler ses œuvres. Conversation inédite entre une star de l’interview et un artiste qui a toujours fui la lumière. 

Coulisses d’une rencontre : dans mon métier, j’ai souvent interviewé des artistes reconnus du grand public. 


À vrai dire, très peu d’anonymes… Pourtant, quelle chance de pouvoir lever le voile sur une personnalité, d’avoir la primeur d’une interview. Celle qui, j’espère, vous permettra de découvrir un peu plus Michel Desbouvries. Sa toute première interview à… 85 ans ! Et puisqu’il me tient à cœur de mettre en lumière des gens extraordinaires, laissez-moi vous présenter le plus espiègle, charmeur et talentueux artiste qu’il m’ait été donné de rencontrer il y a peu. Une entrevue atypique, car Michel Desbouvries a cette pudeur qu’ont les gens de son époque, celle qui laisse place à l’humilité. Rencontre chez lui, dans le sud de la France. 

La maison dans laquelle nous sommes est celle où Jordan Deguen, qui a découvert vos œuvres, a trouvé vos nombreux dessins. Vous les aviez laissés à l’abandon, pourquoi ? 

Michel Desbouvries: Cela remonte à si longtemps… Je les avais mis dans des abris de jardin, à la cave, et puis les années ont passé, je les ai délaissés. L’humidité et les souris les ont gardés pour moi ! Jordan est arrivé au bon moment et s’en est occupé avec soin. 

Vous rappelez-vous à quel âge vous avez commencé à dessiner ? 

M.D. : Cela ne date pas d’hier ! Mon père m’a inscrit aux Beaux-Arts, aux cours du soir, quand j’avais 13 ans. Quand il était prisonnier de guerre, je lui écrivais et je glissais toujours un petit dessin. Et, même s’il ne me le disait pas, je sais que ça l’a énormément touché. 

Durant votre vie, vous avez été sollicité par des professionnels de l’art, mais vous n’avez malgré tout jamais voulu exposer vos œuvres. Qu’est-ce qui a motivé votre envie de continuer le dessin ? 

M.D.: Vous me voyez en train de donner des interviews ? [Rires.] Je ne suis pas à l’aise avec le fait d’être mis en avant, cela me fait peur. Je craignais d’y perdre mon âme. Je ne peux pas dire pourquoi j’ai dessiné toutes ces années, Cela vient du plus profond de moi-même. Certains fument sans explication, moi je dessine sans explication. 

D’où vous vient l’inspiration ?

M.D.:  Beaucoup de mes proches m’ont posé cette question de la source de mon inspiration. La nature, les arbres, les fleurs, ces couleurs dans ma tête, c’est une alchimie qui se crée au plus profond et qui vient s’extérioriser de cette manière. Nature et art sont pour moi complètement indissociables. 

Est-ce que certains artistes vous ont inspiré ? 

M.D.:  J’ai un profond respect pour tous les artistes, mais j’admire plus particulièrement le travail de Picasso et de Dubuffet. 

Votre épouse, aujourd’hui décédée, ne vous a-t-elle jamais encouragé à faire connaître votre œuvre ?

M.D.: Monique était une femme merveilleuse et elle ne voulait que le bonheur de notre famille. Je crois que comme moi elle n’aimait pas se mettre en avant et qu’elle n’aurait pas aimé lire des critiques sur mes dessins. Cela lui aurait fait autant de peine qu’à moi. 

Vous avez travaillé dur pendant toute votre vie en reprenant l’entreprise familiale. Quand preniez-vous le temps de dessiner ?

M.D.: Dès que j’avais une minute à moi, ça reprenait le dessus. C’était ma liberté, ma façon de respirer. Avant d’aller conduire mes enfants à l’école, quand je téléphonais, au restaurant, aux toilettes [rires.] Le plus souvent, c’était la nuit. 

J’imagine que quand Jordan Deguen a récupéré et répertorié un à un vos dessins, vous avez dû être un peu nostalgique. 

M.D.: Il y a passé tellement de temps, parfois cela m’agaçait ! Mais à 85 ans, si Jordan n’était pas arrivé dans ma vie, je ne l’aurais pas fait moi-même. C’était comme un au revoir aussi. Jordan a accompli un travail extraordinaire, je le félicite souvent de sa patience et de sa méticulosité. Je n’ai pas toujours été facile avec lui, je le reconnais. 

Vous ne dessinez plus du tout, je crois ? 

M.D.: Je n’en ai plus envie. Même si, de temps en temps, il m’arrive d’avoir un stylo sous la main et de griffonner des petites choses. 

Si vous deviez garder une œuvre sur le millier que vous avez dessinées, laquelle serait-ce ? 

M.D.: Impossible, c’est comme si je devais choisir entre l’un de mes enfants. Je dois lâcher prise maintenant et quand je vois l’état dans lequel étaient certains de mes dessins, je me dis qu’il est plus raisonnable qu’ils soient entre de bonnes mains. Vous avez bientôt fini avec vos questions ? [Rires.] 

Encore une, Michel ! Qu’aimeriez-vous dire aux acquéreurs qui pourront acheter vos dessins ? C’est une partie de votre histoire qui arrive chez des inconnus. 

M.D.: J’ai un sentiment d’abandon quand vous me parlez d’acquéreur. Je vais imaginer qu’ils sont chez des amis et qu’ils sont ravis d’avoir une partie de moi chez eux. 

Parfum de scandale, sacrifice et amitié : L’histoire d’une rencontre 

À peine âgé de 13 ans, Michel Desbouvries fait l’école des Beaux-arts de Lille en cours du soir. Depuis lors, il n’a cessé de dessiner au fusain et au pastel. S’il avait pu, il en aurait fait son métier. En réalité, il a préféré travailler dans l’entreprise familiale, à Lille. Année après année, ses œuvres se sont donc entassées dans la remise de son jardin : beaucoup de ses dessins rappelaient Pablo Picasso, Joan Miro, Karel Appel ou Vassily Kandinsky. C’est le genre de talent non découvert dont profite parfois le marché de l’art. 

Ainsi, Yann Verstraete rencontre Michel Desbouvries. Il réussit à convaincre Michel et ses enfants de lui confier plusieurs œuvres. Il avait besoin d’un partenaire pour en avoir davantage et il est tombé sur Jordan Deguen. ” J’étais assis dans un restaurant à Cannes et cet homme à la table voisine a commencé à me parler, se souvient Jordan Deguen. Il m’a dit qu’il était marchand d’art et travaillait avec un artiste âgé non découvert qui vivait dans la région. Il m’a demandé si je pouvais l’aider à organiser la vente de ses œuvres.” Yann Verstraete les met en relation, mais Jordan Deguen se pose des questions. “ Quelque chose n’allait pas, j’avais des doutes sur Verstraete. J’ai donc commencé à faire des recherches et j’ai découvert qu’il avait été impliqué dans la terrible Affaire Chagall.” Ce scandale avait éclaté entre 1988 et 1990. La veuve de l’artiste s’était fait dérober une vingtaine de lithographies et une soixantaine de gouaches. Les revendeurs ont fini en prison. ” J’ai essayé de récupérer les œuvres de Michel et j’ai bataillé pendant un an et demi, explique Jordan Deguen, mais Verstraete était devenu inaccessible. Et puis un jour, j’ai appris qu’il était décédé.” 

Jordan Deguen décide de quitter Paris, où il travaille dans la publicité. Il puise dans ses économies pour se lancer dans un travail titanesque qui dure trois ans et qui consiste à protéger, répertorier et faire signer par Michel Desbouvries plusieurs milliers d’œuvres afin de les exposer. “C’était comme aider son grand père à ranger les outils de son atelier et ça a été un bohneur pour moi“. raconte Jordan Deguen. 

” Au début, j’étais méfiant, se souvient l’artiste octogénaire. J’ai été approché à plusieurs reprises au cours des années par des gens du monde de l’art et j’ai toujours refusé. Mais Jordan n’est pas lié à ce monde, je respecte son approche et notre relation. Il m’a aidé à retrouver les œuvres volées [par Verstraete] et j’ai vu des ses yeux l’amour qu’il avait pour mon travail.” 

Trois ans après cette rencontre. Jordan fait son premier article de presse dans Forbes France avec Michel Desbouvries et prépare de jolis projets pour exposer ses œuvres. ” Le dessin faisait partie de ma vie, à la manière d’une maîtresse, dit l’artiste. Ma propre vie ne changera pas à 85 ans, mais c’est une seconde vie pour mon travail.” 

Rendez-vous sur www.desbouvries.com pour suivre cette belle aventure et connaître les premières expositions. 

Propos recueillis par Alessandra Sublet