A l’heure d’un ‘finish’ historique sur le Vendée Globe – sept concurrents dans un mouchoir de poche, départagés par des temps de compensation, ce 27 janvier aux Sables d’Olonne –  voici le témoignage de Fabrice Amedeo, skipper doublement malchanceux de ce tour du monde en solitaire, sans escale.

Après avarie informatique au large de l’Afrique du Sud, cet entrepreneur, ex-journaliste au Figaro, témoigne : il faut savoir accepter les échecs pour mieux repartir. 

Qu’est-ce qui vous a motivé pour le Vendée Globe et pour repartir après une première avarie en début de course ? 

La voile, c’est une passion depuis que j’ai commencé à naviguer avec mes parents, en croisière notamment autour du Golfe du Morbihan. Ado, j’ai eu la chance de naviguer sur un Delher 36. A partir de 17 ans, j’ai accompagné mon père dans les régates Fastnet (de Cowes à Plymouth, sud de l’Angleterre). Au total, j’ai participé à sept courses Fastnet. Etudiant, j’ai acheté, avec l’aide d’un sponsor, un X332 (chantier danois X-Yachts) et, en constituant un équipage, j’ai couru les régates SPI Ouest-France. Avec des résultats encourageants.  

Pour se lancer dans le Vendée Globe – la solitaire par excellence, sans escale – il faut être un peu casse-cou, aventurier, non ? 

A 30 ans, je me suis lancé dans ma 1ère « solitaire », celle du… Figaro, bien sûr ! Après mes études de philo puis Sciences-Po à Paris (IEP), j’étais entré à la rédaction du Figaro Eco, comme journaliste. Donc, la tentation était forte…

A ce moment-là, en 2007, oui, j’étais un aventurier complet [rires]. Je n’avais à mon actif que quelques entrainements pour les manœuvres en solitaire ! Alors, à la 1ère étape et à la 2ème étape de cette Solitaire du Figaro, avec un vent mou, je me suis classé… dernier. Mais sur la dernière étape, surprise : j’ai fini 30ème sur 50 ! Donc, pas si mauvais marin… 

Et ensuite, vous avez tenté la Route du Rhum. Deux fois ? Puis un premier Vendée Globe ? 

Oui, deux ans plus tard, en 2010, je me suis aligné au départ de la Course du Rhum où je me suis classé 21ème. Là, j’ai eu vraiment envie de continuer. C’était en train de devenir ma vie ! J’ai enchaîné trois saisons en Class40. Puis en 2014, j’ai tenté ma deuxième course du Rhum. J’ai alors créé mon entreprise ; j’ai fait l’acquisition d’un Imoca grâce à mon sponsor principal – Newrest (société de cattering) et un emprunt bancaire [cout d’environ 3 M€]. 

En 2016, je me suis lancé dans mon premier Vendée Globe. Et j’ai réussi à me classer 11ème.

Et quels incidents – marquants, sérieux, moins sérieux ? Quelle part d’aventure ? 

Lors d’une de mes transats, j’ai subi une déchirure de la grand-voile et j’ai dû grimper en tête de mât sur une mer assez formée… Mais le plus sérieux ce fut, en décembre 2015, lors de ma première transat en solitaire, Saint-Barth-Port-la-Forêt : mon bateau, un Imoca de 60 pieds, s’est brutalement couché. Je n’étais pas attaché ; pas de ligne de vie, car je surveillais mon safran qui avait quelques soucis. Je suis passé par-dessus bord. Fort heureusement, c’était de jour et la météo était relativement clémente. Le bateau est resté couché ; alors j’ai réussi à agripper les filières et j’ai pu me hisser à bord !  

J’ai terminé deuxième de l’épreuve. 

 

Sur ce Vendée Globe 2020, vous avez enduré une première avarie, après un faux départ – retour obligé aux Sables d’Olonne. Et ensuite, nouvel incident au large du Cap de Bonne Espérance ? 

Oui, c’est la faute à pas de chance.  Quelques heures après le départ des Sables d’Olonne, j’ai subi une première avarie en tête de mât : une drisse est sortie de sa glissière et est venue entailler et fissurer la tête de mât. Cela m’a coûté deux jours et demi de retard, le temps de réparer puis deux autres jours à cause d’une météo moins favorable, notamment au passage du ‘Pot au noir’ [ NDLR : zone intertropicale, non loin de l’Equateur, où les vents s’annulent , jusqu’à « pétole », parfois].

Dans la descente de l’Atlantique vers l’Afrique du Sud, j’ai réussi à regagner une dizaine de places, alors que j’accusais presque une semaine de retard. J’étais revenu en 21ème position lorsque, à l’approche du Cap de Bonne Espérance, mon deuxième ordinateur de bord, sous Windows, a complètement planté. Le premier avait déjà subi un court-circuit et un crash disque, sans doute à cause du mauvais temps au large du cap Finistère. Impossible d’établir ma route, impossible de faire les prévisions météo !  J’ai dû me rendre à l’évidence : abandon forcé. 

Que pense-t-on à ce moment-là ? On culpabilise, on se démoralise ? 

Il y a plusieurs types de marins : les « mercenaires » – ceux qui ont toute une écurie derrière eux avec un projet très conséquent pour jouer la ligne d’arrivée grâce à de gros moyens ; il y a les marins entrepreneurs, ceux qui, comme moi, ont monté leur boîte et réalisé leur rêve. 

Disons que cette fois-ci, je me suis un peu dispersé dans les méandres de l’entreprenariat. Peut-être trop confiant sur la navigation et la préparation du bateau, j’ai consacré beaucoup de temps à l’organisation entrepreneuriale : projet océanographique, projet pédagogique, écriture de mon livre, communication, relations publiques. Et, in fine, j’ai été pris par le temps. On peut toujours se dire qu’on n’aurait pas pu tout vérifier. Mais voilà… ça peut casser. 

Sans cette avarie électronique, vous auriez fini logiquement en bonne position. Le fait de bien utiliser les ‘foils’ vous donnait-il des ailes ? [NDLR : foils ou ailerons latéraux qui permettent au voilier de décoller partiellement]. 

Oui, je me disais que je pouvais encore remonter pas mal de bateaux. L’utilisation des ‘foils’ n’est plus un sujet. C’est clair, les bateaux avec ‘foils’ vont plus vite, même si la différence est peu prononcée par petit temps, comme cette fois, lors de la descente de l’Atlantique. La question est de savoir quand les rétracter, lorsque le vent monte fort, car il faut savoir lever le pied pour ne pas risquer la casse. 

Et après ce Vendée Globe inachevé, allez-vous faire une pause ?

Non, pas de pause. Avec mon équipe, nous préparons la Transat Jacques Vabre, une course en double dont le départ au Havre est programmé au 24 octobre prochain.

Quel budget cela représente une telle participation ?  Où vous situez-vous par rapport aux autres concurrents ? 

Mon budget est établi pour un cycle de 4 ans, avec 1,7 M€ au global – dont 450 K€ de remboursement bancaire et 150 K€ d’assurance. Le reste, ce sont les achats de voiles, la logistique, les réparations et nos rétributions. Nous sommes 4 personnes à plein temps. Avec un budget de fonctionnement de 1 M€, grâce à deux sponsors principaux – Newrest et Art et Fenêtres, je me situe dans l’axe médian. Les plus gros font facilement le double voire le triple.

Donc, pas d’état d’âme, pas d’hésitations pour repartir ?

Non. Après 33 jours de course à bonne allure, soit environ un tiers du parcours [environ 7.000 milles nautiques sur les 25.000 au total], je n’ai pas de doutes. Il faut comprendre, bien évaluer l’ensemble de ce qu’il s’est passé.

Pour autant, je ne suis pas une tête brulée. Il faut être bien plus casse-cou pour prendre le métro [rires]. Oui, il y a une certaine témérité. Mais le fait d’être passionné permet d’apprivoiser les éléments. On ne se sent pas nécessairement plus fort mais plus sous contrôle. 

Vous accusez bien le coup, avec philosophie ?

Cet abandon a été un coup dur, un échec quelque part. Mais il faut accepter les échecs pour réussir. Il faut en passer par là. C’est l’aventure au sens propre, positive. Nous sommes sur un support instable, où la nature impose ses règles. Un bateau peut toujours montrer des signes de faiblesse. Il faut accepter la remise en question. Et repartir. 

 

Propos recueillis par Pierre Mangin

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