Des villes nouvelles entières sont actuellement en construction en Asie et en Afrique, alors que les marchés émergents de ces régions arrivent sur la scène mondiale en bousculant son fonctionnement. Plus de quarante pays sont actuellement en train de construire de nouvelles villes telles que Cyberjaya (Malaisie), Naypyidaw (Birmanie), Nanhui (Chine), Gracefield Island (Nigéria), Dompak (Indonésie) et Tbilisi Sea New City (Géorgie). Au travers de ces villes, les nations essaient de redéfinir leur image et le rôle qu’elles pourraient jouer dans l’économie mondiale à l’avenir.

 

Forest City en Malaisie

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Nous débutons cette liste avec la construction de l’une des villes les plus controversées ces dernières années. Avec un investissement de près de 100 milliards de dollars (81 milliards d’euros), soit le PIB du Maroc, Forest City a été conçue par la Malaisie pour concurrencer Singapour.

Fruit d’un partenariat avec les développeurs chinois Country Garden et Esplanade Danga, dont le Sultan de Johor possède près de la totalité des parts, cette ville vise à attirer des habitants de Singapour et des investisseurs immobiliers chinois voulant diversifier leurs actifs à l’étranger.

Forest City fait preuve d’une ambition sans borne. Elle est présentée comme étant la « ville du futur », une éco-ville quatre fois plus grande que Central Park à New York, où les immeubles seront recouverts de plantes et où les rues seront libérées des voitures. Des habitations sont actuellement en cours de construction et pourront accueillir 700 000 habitants. Les tours, les centres d’affaires, les centres commerciaux et les hôtels sont entièrement construits sur des terres artificielles.

En effet, Forrest City est aménagée sur quatre îles artificielles dans la prolongation de l’extrémité de la péninsule malaisienne et jouxtent le nord ouest de Singapour, qui se trouve seulement à deux kilomètres.

Selon un article de Nicole Kobie publié par Wired, les logements de Forest City seront « si intelligents qu’ils s’occuperont de vos plantes à votre place et qu’un carreau de fenêtre brisé par des enfants jouant au ballon sera remplacé avant même que vous ne rentriez du bureau ».

Sa livraison est prévue pour 2035 et selon ses créateurs, cette ville deviendra une nouvelle machine économique pouvant rivaliser avec Singapour et créer 220 000 emplois.

Cependant, ces ambitions ont été vertement critiquées dans les médias, au niveau régional comme international. Les critiques pointent surtout du doigt le fait qu’une ville construite sur 162 millions de mètres cubes de sable importé et ayant considérablement bouleversé l’environnement maritime de la région, puisse être qualifiée d’écologique. De plus, elle pourrait mettre le feu aux poudres entre les gouvernements de Malaisie et de Singapour. Et la dernière problématique est de savoir qui voudra réellement acheter et venir s’installer dans ces nouveaux logements ?

D’autres aspects du projet sont encore confus, comme le fait que si 700 000 personnes décidaient de venir habiter dans cette ville, qui doit s’étaler sur une surface de 14 km², il s’agirait alors de la ville la plus densément peuplée au monde.

 

Xiong’an en Chine

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Les nouvelles zones urbanisées de Chine sont vouées au succès, si l’on se fie l’histoire récente du pays. Ces zones sont entièrement soutenues par le gouvernement chinois, ce qui veut dire que des milliards d’euros sont investis, et que le pouvoir politique y installera des entreprises et des institutions. Pudong (Shangai), Binhai (Tianjin), Liangjiang (Chongqing), Nanshan (Guangzhou) et Tianfu (Chengdu) sont toutes des zones urbanisées soutenues par l’État chinois et ce n’est pas une coïncidence s’il s’agit de certaines des plus grosses machines économique dont la Chine dispose aujourd’hui.

Alors, lorsque la construction d’une nouvelle zone du genre est annoncée, elle bénéficie non seulement de toute l’attention du pays, mais aussi, d’une ruée des investisseurs qui ne se montrent pas trop réticents au moment de sortir les gros billets. Et c’est particulièrement le cas avec la nouvelle zone située proche de Pékin, qui est supposée être la partie centrale d’une initiative de développement urbain massif permettant de connecter plusieurs grandes villes entre elles, pour former une méga-région sans précédent, appelée Jing-Jin-Ji.

Xiong’an est la zone de ce type la plus récente en Chine, et de nouveaux rapports prédisent qu’elle pourrait devenir la troisième région du pays en matière d’économie. Les travaux ont commencé en avril dernier et cette zone située à 100 km de Pékin a provoqué un déluge d’investissements. Les législateurs ont même dû intervenir et suspendre les ventes de propriétés immobilières, car les prix s’étaient envolés de 1 450 $ (1 170 €) à 2 500 $ (2 000 €) le mètre carré en seulement quelques jours. Un quart des actions les mieux cotées de Shangai ont dû suspendre leurs échanges durant deux jours après avoir dépassé leur limite journalière.

Au départ, Xiong’an devait recouvrir une surface de 100 km². Dorénavant, il est prévu qu’elle s’étale sur 2 000 km², soit plus du double de la superficie du Grand Paris.

Le lieu a été choisi pour former un triangle équilatéral avec les villes de Pékin et de Tianjin, mais elles sont tout de même assez éloignées pour éviter que les habitants de l’une de ces villes n’aillent travailler dans une autre. Cette ville n’a donc pas d’autre choix que de réussir à fournir un environnement urbain équilibré aux personnes désireuses de s’y installer, comme le mentionne Steven McCord de JLL :

« Xiong’an n’a pas été conçue pour devenir une ville dortoir. Ce sera en réalité une vraie ville située à équidistance de Pékin et de Tianjin. Il ne sera pas évident de voyager entre ces villes au quotidien, même avec les lignes de trains à grande vitesse. C’est un projet de ‘nouvelle capitale’ car c’est une ville construite à des fins précises comme Canberra en Australie, Brasilia au Brésil et Putrajaya en Malaisie. Cependant, la stratégie de Xiong’an inverse ce concept : le but de cette ville nouvelle est d’être tout ce que Pékin refuse d’être pour permettre à cette dernière de se concentrer sur son activité principale : l’administration nationale. »

Xiong’an devrait devenir le nouveau centre « d’expérimentation » du pays, où une politique et des systèmes de marché libre seront testées comme dans un laboratoire à ciel ouvert qui pourra facilement être contrôlé et adapté. Ce lieu devrait devenir un centre pour la recherche, l’éducation et de la R&D pour les nouvelles technologies car de nombreuses grandes entreprises viendront s’y implanter.

 

Nurkent au Kazakhstan

 

Située dans les steppes eurasiennes, tout près du pôle d’inaccessibilité eurasien, soit le lieu le plus éloigné de la mer de toute la planète, cette zone de développement binational devrait bouleverser notre vision des terres reculées d’Eurasie.

À cheval sur la frontière entre la Chine et le Kazakhstan, se trouve Khorgos. Côté chinois, il y a la toute nouvelle ville de Horgos qui a coûté 2,5 milliards de dollars (2 milliards d’euros) et peut accueillir 200 000 habitants. Du côté kazakh, la zone économique de Khorgos East Gate reçoit le port sec Khorgos Gateway appartenant à 49 % à des chinois. Cette zone a pour objectif de connecter les deux côtés du centre international pour la coopération, c’est en fait une sorte de zone duty free binationale.

Alors que des développements urbains multifacettes fleurissent sur le sol chinois, le côté kazakh se focalise davantage sur le transport, pour résumer, ce n’est ni plus ni moins qu’une gare. Mais cela devrait bientôt changer grâce à Nurkent.

Nurkent est une ville nouvelle qui devrait faire le lien entre les différents projets industriels et de transport de la région de Khorgos. Pour le moment, ce n’est qu’une ville en chantier de 1 500 personnes (les employés du port sec, des douanes et de la gare et leurs familles), mais en 2035, ce sera une ville de 100 000 personnes avec des activités commerciales et culturelles. Cette ambition est celle du président kazakh Nurly Zhol, qui souhaite diversifier l’économie du Kazakhstan grâce au secteur du transport. Il a alloué 34 millions de dollars (28 millions d’euros) à la construction de cette nouvelle ville. En regardant ce que Nazarbeyev a fait d’Astana, on peut imaginer que Nurkent sera méconnaissable dans quelques années.

 

Colombo Port City au Sri Lanka

Colombo Port City regroupe certaines des caractéristiques des autres villes nouvelles de ce classement car elle est soutenue par le gouvernement chinois et elle est construite sur une presqu’île artificielle, mais elle se trouve sur la côte, non loin de la capitale du Sri Lanka, Colombo.

Situé au cœur de l’océan Indien, près du couloir maritime le plus emprunté au monde, juste entre l’Asir orientale, le Moyen Orient et l’Afrique, le Sri Lanka intéresse énormément la Chine. De nombreux ports ont été construits en Chine ces dernières années et le commerce sino-européen est fortement dépendant de la route maritime de la soie. La Chine donc cherchait un moyen d’établir un nouveau centre financier à mi-chemin.

Alors, en 2014, la China Harbor Engineering Corporation, une entreprise publique chinoise, a mis 1,4 milliards de dollars (1,14 milliards d’euros) sur la table pour la construction de ce nouveau quartier financier au sud d’un terminal conteneurs chinois de Colombo. Afin d’éviter de devoir occuper des terres existantes, il a été décider de créer une terre artificielle d’une surface de 269 hectares.

À sa livraison en 2041, Colombo Port City devrait devenir une zone extraterritoriale disposant de ses propres lois sur l’investissement et de réglementations spéciales. Cette vile est en fait conçue pour devenir un caravanserai maritime, un lieu où les traders du monde entier pourront se rencontrer pour faire des affaires. Elle aura également un circuit de Formule 1, de nombreux hôtels de luxe, des centres commerciaux haut de gamme, des centres d’affaires, et tout ce dont un quartier financier pourrait avoir besoin pour pouvoir concurrencer Singapour à l’est et Dubaï à l’ouest.

Et nous ne pouvons pas ne pas mentionner les implications politiques d’une telle ville. Pour faire simple, l’Inde voit d’un mauvais œil l’implantation de la Chine sur ce qui était jusqu’à maintenant son terrain de jeu. La Chine encercle actuellement l’Inde avec d’énormes investissements au Pakistan, aux Maldives et au Bangladesh, en plus du Sri Lanka. Ces projets commerciaux pourraient un jour avoir des implications militaires ou autres.

 

Dumq à Oman

Oman fait partie de ces pays qui cherchent à diversifier leur économie pour ne pas être dépendant d’une seule ressource. Pour ce faire, ce pays mise surtout sur les secteurs du transport et de la production industrielle qui sont encore en développement. N’oublions pas que ce pays se trouve également non loin du couloir maritime emprunté par la Chine.

Logiquement appelée la ville industrielle sino-omanie, il s’agit d’une zone urbaine de 10,7 milliards de dollars (8,7 milliards d’euros), située à 550 km au sud de Muscat et orientée vers le transport sur la côte de la mer d’Arabie. Elle est construite par un consortium d’entreprises chinoises privées appelé Oman Wanfang, qui provient de la région autonome de Ningxia Hui, surtout peuplée de Chinois musulmans. Ces entreprises fournissent des liquidités, un savoir-faire et la main d’œuvre nécessaires pour transformer ce désert en une ville dynamique. 

Le projet de développement de 11 km² est situé sur la zone économique spéciale de Duqm. Il vise à transformer un port très peu utilisé en entreprise risquée comprenant une raffinerie de pétrole, une usine à méthanol, une fabrique d’équipements pour recueillir de l’énergie solaire, un constructeur automobile, un distributeur de matériaux pour le BTP et des logements pouvant accueillir 25 000 personnes, des écoles, un hôpital, des bureaux et des centres de divertissement qui seront nécessaires à la création d’une ville équilibrée.

Les entreprises chinoises ayant investi dans la ville de Dumq sont privées, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elles ne sont pas liées à Pékin. La commission nationale de réforme et de développement de la Chine a déjà déclaré que ce projet était un « parc industriel à l’étranger de haut standing ». Cela pourrait avoir un lien avec le fait que près de 80 % des exportations de pétrole du sultanat sont destinées à la Chine.