Le chiffre de l’inflation aux Etats-Unis pour le mois d’avril a été publié la semaine dernière. 4,2 % de hausse en rythme annuel, supérieur aux prévisions des analystes. Néanmoins, les marchés jugent ce chiffre « accidentel », sans doute dopé par la prise en compte du début de période de la crise de la covid. Pourtant, déjà au mois de mars 2021, le seuil de 2% avait déjà été franchi. Dans les autres pays, les indices des prix à la consommation restent, pour l’heure, étonnamment stables.

 

Après avoir hésité, la conjoncture des marchés financiers est demeurée résolument optimiste, en dépit du fragile contexte économique et des inquiétudes liées à l’endettement des Etats et des entreprises. Mais l’ombre portée de l’inflation est bien présente. D’ailleurs, le gigantesque plan de relance américain de 1900 milliards de dollars (environ $6000 par personne) avait suscité des inquiétudes quant à son financement et le risque de réveiller les anticipations inflationnistes. En fait, les motifs d’un redémarrage de l’inflation sont multiples : hausse du cours des matières premières, déséquilibre offre-demande de biens et services, sans oublier la forte création monétaire qui accompagne les plans de soutien à l’économie.

Les prix des matières premières s’envolent. Le cours du cuivre a doublé en un an et se situe environ à 50 % au-dessus de son niveau moyen constaté depuis cinq ans. Même constat pour le blé dont le cours a plus que doublé depuis un an. Enfin, les prévisions de cours du pétrole à moyen terme dépassent $55 le baril de WTI, loin de la cotation à terme négative (-$39.00 !) du 20 avril 2020.

Des tensions sur l’offre de biens et services. Dans de nombreux secteurs, des goulots de production apparaissent, les délais d’approvisionnement augmentent. Leur coût aussi : un container Asie-Europe a vu son prix passer de $3000 à $8000 depuis cet hiver. La supply chain mondiale reste suspendue à l’évolution de la crise sanitaire en Asie. L’un des exemples les plus emblématiques : la pénurie des semi-conducteurs qui risque de paralyser l’industrie automobile mondiale. Ce n’est pas un cas isolé, que ce soit dans l’industrie ou dans les services. De même, comment vont se dérouler la convalescence des secteurs de la restauration et du tourisme ? 

La consommation est prête à redémarrer. Dans tous les pays, l’épargne des ménages a progressé, soit par précaution, ou bien « forcée » en raison des restrictions sanitaires. En France, l’OFCE avance le chiffre de 160 milliards d’euros. Le déconfinement s’accompagnera, on le souhaite, d’une « fièvre acheteuse » (revenge shopping) de cet excès d’épargne.

Sous un angle monétaire et financier, les tensions inflationnistes se confirment aussi. En marge du débat sur l’opportunité d’annuler ou non la part des dettes publiques détenue par la BCE, les économistes se déchirent sur le caractère inflationniste de l’accroissement vertigineux de la dette publique. Comment l’afflux de moyens de paiement sans création de richesse pourrait se faire sans s’accompagner d’une hausse de prix à moyen terme ? … Pour juger de l’ampleur du soutien apporté par une banque centrale, on peut se reporter à la taille de son bilan par rapport au PIB. L’actif du bilan enregistre les achats de titres réalisés sur le marché secondaire et le soutien aux demandes de refinancement des banques privées. Avant la crise financière de 2008, ce ratio évoluait entre 8 et 10% dans les principaux pays développés. Il est actuellement de 61% en Europe (source Banque de France mars 2021). Une augmentation de 2 200 milliards d’euros en un an, pour un total bilan de 7000 milliards d’euros. Cette augmentation correspond à la mise en œuvre du Pandemic Emergency Purchase Programme, qui a succédé au précédent programme de rachats initié lors de la crise financière de 2008 dans le cadre des politiques monétaires non conventionnelles. Le mécanisme d’acquisition des dettes sur le marché secondaire doit nous prémunir de tout financement monétaire de l’économie. Mais, la poursuite de la hausse de ce ratio finira par poser la question de la crédibilité des banques centrales. De l’aveu même des autorités monétaires, ce ratio ne devrait pas diminuer tant que « le retour durable » à l’objectif d’inflation n’est pas atteint (2%). 

On brûle ce que l’on avait adoré. Après avoir brandi en 2015 le spectre de la déflation, désormais, on s’inquiète d’une inflation « hors de contrôle ». Pourtant, une inflation raisonnable contribuerait à alléger le service de la dette publique, tout autant que celle des entreprises. En Europe, aujourd’hui, 15 % d’entre elles présentent un EBE (EBITDA) qui couvre à peine leurs charges financières. Malgré le contexte des faibles taux d’intérêt. Quant au ratio dette publique/PIB, une valeur à deux chiffres appartient au monde d’avant… Néanmoins, ce scénario vertueux ne fonctionnera que si les taux d’intérêt n’augmentent pas rapidement à leur tour. Or, selon Natixis, les taux d’intérêt réels se révèlent très bas aux USA au regard de l’accélération de l’inflation. En Europe, nous quittons progressivement l’environnement des taux négatifs : plus un demi-point de taux depuis le début de l’année 2021. Voilà pourquoi le 1er juin, la BCE a indiqué qu’elle se tenait prête à acheter des actifs pour contenir les taux d’intérêt. En effet, l’inflation dans la zone euro vient aussi de franchir le seuil des 2% en rythme annuel, et même 2,4% en Allemagne …

 

Tribune rédigée par Pierre Gruson, Responsable du MSc Banking & Finance, Kedge-BS Bordeaux

 

<<< À lire également : Quelle est la logique de la remontée des taux ? >>>