Près d’un million de réfugiés et d’immigrés aidés depuis 2015, 22 accords de coopération internationaux en 5 ans, fondé à Jérusalem au XIème siècle, l’Ordre Souverain Hospitalier de Saint‑Jean, mieux connu sous le nom d’Ordre de Malte, semble depuis peu connaître une seconde naissance. Sa mission : mener des projets médicaux, sociaux et humanitaires avec indirectement plus de 2 milliards d’euros de budget. Fonctionnement, finances, femmes : retour pour Forbes avec S.E. Dominique Prince de La Rochefoucauld-Montbel, le Grand Hospitalier de l’Ordre — équivalent du ministre de la Santé.


Le Château de l’Ordre de Malte

Kafka aurait-il écrit l’histoire de l’Ordre ? Sujet de droit international sans territoire dont le siège est à Rome, l’Ordre est religieux et laïc à la fois. Une valise diplomatique — droit d’agir dans un contexte d’aide humanitaire sous couvert de l’immunité diplomatique — est accordée en 108 pays mais pas encore en France. L’Ordre délivre plus de 500 passeports, bat monnaie, émet des timbres et, en Italie, dispose aussi de sa propre immatriculation avec 250 voitures. Autant de particularités fruits d’une sédimentation historique complexe. Cet ordre catholique a par exemple compté durant un temps des membres orthodoxes roumains. Son droit n’est pas plus simple car provenant d’une charte constitutionnelle, d’un code d’origine médiéval mais aussi du droit canonique. C’est de plus un Ordre militaire qui dispose encore d’une force non pas de guerre mais de secours, avec son Corps basé à la Cité de la Cecchignola, au sud de Rome — 600 hommes, réservistes pour l’ensemble mais 18 permanents payés par l’Ordre de Malte mais remboursés par l’État italien. Logique kafkaïenne. Pour finir, l’Union européenne et les Nations Unies lui reconnaissent un ambassadeur à Bruxelles et à New York, mais pas la France ! Une histoire passionnante et déroutante qui témoigne de la longévité de l’institution. Mais derrière cette complexité, l’Ordre parvient à mener de nombreux projets en relation avec plus de 120 pays.

Passeprot de S.E. Dominique Prince de La Rochefoucauld-Montbel

… Qui gère aujourd’hui la plus ancienne mission médicale au monde

La pauvreté n’a ni nationalité, ni religion. Ouragan Katrina, crise des déplacés en Soudan du Sud ou encore une maternité à Bethléem, l’organisation se bat sur de nombreux fronts. Et les victoires sont nombreuses : aujourd’hui, l’Ordre de Malte compte 13 500 membres et 80 000 bénévoles permanents, gère plusieurs centaines de centres médicaux, 20 hôpitaux et une centaine de maisons de repos. À l’origine, l’ordre luttait pour la Terre Sainte et aidait les pauvres et les pèlerins en route vers Jérusalem. Dorénavant, l’ordre de Malte s’engage tout particulièrement à venir en aide aux personnes vivant dans des zones de conflits armés ou frappées par des catastrophes naturelles en leur fournissant une assistance médicale, en soignant les réfugiés et en distribuant médicaments et matériel de premier aide.

S.E. Dominique Prince de La Rochefoucauld-Montbel en Palestine

Questions/Réponses au Grand Hospitalier

Qu’est-ce qui vous a amené à l’Ordre? Pourquoi?

« Une histoire de famille. Ma famille y participe depuis un certain nombre de siècles. Et vers 35 ans, j’ai eu envie de m’engager et je suis donc devenu bénévole. »

Votre rôle dans l’institution?

«Je suis Grand Hospitalier depuis 2014. C’est une sorte de ministre de la Santé, une des quatre hautes charges du Gouvernement de l’Ordre de Malte. L’Ordre est surtout connu des professionnels de la santé et nous n’avons pas pour finalité de nous faire connaître.»

Où sommes-nous?

«Pas en Italie» explique le Prince de La Rochefoucauld-Montbel de la via Condotti, au cœur de Rome. «Cette particularité a été reconnue par la Cour de cassation italienne. 3 zones bénéficient de cette extraterritorialité. A Rome, mais aussi Vienne et Prague.»

Comment voyez-vous l’avenir de l’Ordre?

«Nous avons plus de 900 ans. Hier, nous accueillîmes les pèlerins pour Jérusalem. Aujourd’hui, nous aidons les pauvres et les malades de tous les pays. En 1961, nous n’avions que 17 relations et 3000 membres… contre 108 et 13500 actuellement. Une renaissance phénoménale. Aussi, je crois aussi à l’équation suivante : soigner pour éduquer. Éduquer pour faire travailler et ainsi développer un pays. La transitivité du développement. Enfin, nous ne sommes pas un ordre prosélyte. Nous pouvons aider les jeunes à retrouver du sens et s’éloigner de leur smartphone.»

Comment financer l’Ordre de Malte aujourd’hui?

« Un financement qui a grandement évolué… Le Faucon maltais, du même nom que le Film de Roy Del Ruth est à l’origine le tribut que devaient verser chaque année les chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean de Jérusalem au Charles Quint, Empereur du Saint-Empire : un faucon par an. Aujourd’hui, l’ordre s’organise de façon très horizontale. Il n’y a par exemple pas de consolidation des comptes au niveau global. Le budget du Grand Magistère — là où siège le Gouvernement de l’Ordre de Malte — est d’environ 15 millions d’euros dont 20 % viennent des contributions des membres et 80 % des biens propres comme des immeubles et forêts qui fournissent des revenus.»

Et les femmes?

«Un Ordre ouvert aux femmes! Les dames de l’Ordre de Malte sont le pendant féminin des chevaliers. On n’en dénombre pas moins de 3200, presque 25 %. Il existe même plusieurs dames présidentes d’Association de pays, comme en Argentine. Et il n’existe d’ailleurs pas d’interdiction légale pour qu’une femme siège au gouvernement.»

 

Une renaissance, donc, tant dans sa capacité d’action que dans ses fondements. Car l’Ordre ne se limite en effet plus qu’aux pèlerins chrétiens. En témoigne par exemple les aides données à toutes les confessions religieuses du Liban, où plus de 10 cliniques mobiles travaillent dans le pays. L’organisation souhaite en priorité augmenter sa présence au Moyen-Orient — « On est né là-bas». Un Ordre de tolérance qui compte des bénévoles et salariés de toutes les religions car « la religion n’empêche pas de vivre de paix.»