L’élection américaine a renforcé la volonté de la FED de relever son taux directeur.

Que faut-il en penser, vu d’Europe ?

 

Pour le citoyen – celui qu’Henry Kissinger aimait à appeler l’homme de la rue -, il est assez évident que des taux d’intérêts négatifs représentent une anomalie. On doit payer pour déposer de l’argent : quelle hérésie !

Et pourtant, quotidiennement plus de 600 milliards d’euros sont placés, à taux négatif, auprès de la BCE ce qui démontre un point crucial : la confiance n’est pas au rendez-vous entre banques. Autrement dit, comme immédiatement après la faillite de Lehman Brothers en 2008, le marché interbancaire est frappé d’instabilité et de défiance. Les banques préfèrent la sécurité du placement, fût-il à rendement écorné, que des prêts mutuels souvent inscrits en engagements hors-bilan.

La question des taux d’intérêts négatifs, de cette sorte de dumping monétaire qu’est le “quantitative easing”, pose aussi une autre question. Elle nous guide vers ce que Keynes a nommé la trappe à liquidités qui correspond à un niveau d’intérêt si faible qu’il ne couvre même pas les coûts de transaction et conduit les agents économiques à demeurer le plus liquide possible.

Concrètement, nous sommes ici face à un phénomène non strictement technique qui rejaillit sur un des moteurs de la croissance, à savoir l’investissement. On n’investit guère quand l’argent n’a plus de prix de marché et qu’il relève de mécanismes autoritaires édictés par les banques centrales. Même si l’attractivité plutôt pâle de notre pays a d’évidentes raisons internes et notamment la pression fiscale nominale, il faut garder à l’esprit que l’idée même de rentabilité des investissements ( le fameux ROI ) est altérée par la politique accommodante de la BCE. Ainsi, des méthodes d’évaluation d’entreprise comme la DCF ( Discounted cash-flows ) perdent une partie de leur boussole en cherchant à définir un taux d’actualisation compatible avec le contexte macroéconomique de la zone Euro.

Crise de confiance intrabancaire, altérations de la propension à investir sont deux lourds inconvénients auxquels viennent s’ajouter deux autre phénomènes : les difficultés de rentabilité des agents financiers et le spectre de la déflation.

Le premier point est largement connu de l’homme – ou de la femme – de la rue. Il est aisé de comprendre que si votre assureur-vie est en devoir contractuel de vous servir du 3% sur tel ou tel produit alors qu’il ne dégage que 0,6% net sur ces propres placements, un effet de ciseaux se produit : un vrai ” profit squeeze ” annonciateur d’une élévation des risques systémiques pour plusieurs catégories d’agents financiers.

Le deuxième point, celui de la déflation, est plus délicat à mesurer. Clairement sans l’intervention de la FED et plus encore de la BCE, deux grandes régions monétaires mondiales auraient eu maille à partir avec la spirale non pilotée de la baisse des prix. On peut constater la virulence du phénomène si l’on songe que la BCE procède depuis maintenant des mois à plus de 80 milliards d’achats d’actifs par mois et que notre inflation moyenne en zone Euro est inférieure à 0,5%, loin de l’objectif technique affiché de 2%.

A ce stade, il faut remarquer le retournement intervenu aux Etats-Unis peu après l’élection du nouveau Président en date du 8 novembre. Ainsi, on détecte deux éléments nouveaux : des tensions inflationnistes et une remontée des taux obligataires qui précède celle – quasi-certaine et subtilement annoncé aux marchés par Janet Yellen ( FED ) – qui devrait intervenir dans la première quinzaine de décembre.

Cette remontée des taux sera un bien pour l’investissement, pour la rentabilité à nouveau différenciée des projets et viendra donner de l’air aux Etats-Unis dont certains pensent l’économie en quasi fin de cycle ce qui reste – selon nous – à démontrer.

De l’autre côté de l’Atlantique, loin de la statue de la Liberté, nous sommes bien davantage face à un esclavage en matière monétaire.

Tout d’abord, la remontée des taux qui est déjà observée sur les marchés obligataires renchérit mécaniquement le coût de la dette des Etats : dette dont on sait qu’elle représente, pour la France, un peu moins de 100% de notre PIB. Concrètement une hausse prévisible des taux, c’est une surcharge budgétaire de près de 6 milliards soit près de 8% de notre déficit qui oscille entre 72 et 80 milliards selon les sources gouvernementales ou les récents travaux de la Commission des finances du Sénat.

Puis, si elle présente l’avantage d’écarter le risque de ” profit squeeze ” pour les créanciers, la remontée des taux va induire des difficultés pour les ménages endettés que la longueur et la vivacité de la crise économique ne cessent d’éprouver. Dans une ” overdraft economy “, la remontée des taux est un défi si l’inflation ne vient pas adoucir les valeurs nominales atteintes.

Que pensez de la remontée des taux ?

Qu’elle nous ramène vers un fonctionnement normal de l’économie où l’argent et le temps ont un prix. Qu’elle risque de satisfaire les épargnants allemands ( retraites par capitalisation ) au détriment des autres citoyens endettés.

Qu’enfin, il sera assez urgent que l’inflation réduise l’impact des taux de marché pour faire émerger un taux d’intérêt réel ( Voir les apports du suédois Knut Wicksell, 1898 ) compatible avec la croissance économique. Ce qui est le vrai challenge de notre zone monétaire.