Marie-Antoinette, à qui l’on expliquait que le peuple avait faim et manquait de pain, aurait répondu : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Peu importe en fait que ce soit elle ou quelqu’un d’autre qui l’ait dit. Cette remarque a marqué les esprits car elle illustre la manière dont l’aristocratie était complètement déconnectée des réalités sociales. À l’aube de la Révolution française, le peuple vit dans la misère, tandis que l’aristocratie va de fêtes en banquets. En soi, cette citation annonce à elle seule la Révolution française.

L’histoire ne se répète jamais à l’identique. Mais cette incompréhension, ce manque d’empathie et cette absence de réaction adéquate des élites sont de tous les temps. Il y a tout jute cinquante ans ce mois-ci, Milton Friedman publiait dans le New York Times son célèbre article The Social Responsibility of Business is to Increase its Profits (« La responsabilité sociale des entreprises est d’accroître leurs profits »). Dans cet article, Friedman critique les dirigeants d’entreprise qui estiment de leur devoir de gérer leur entreprise de manière socialement responsable. Selon lui, un dirigeant d’entreprise n’a qu’une seule et unique responsabilité : agir de manière allant dans le sens des intérêts des propriétaires de l’entreprise qu’il dirige. Il voit dans cette notion de responsabilité sociale des entreprises en fait une « doctrine socialiste », qui fait des dirigeants d’entreprises privées des fonctionnaires publics mettant en œuvre leurs ambitions sociales aux frais de leurs employeurs privés. Cette situation est à ses yeux un double échec : ces dirigeants n’ont pas été nommés à leur poste pour faire de la politique et ils oublient au passage de servir au mieux les intérêts des propriétaires.


L’article de Friedman marque le début de ce qu’on a appelé le capitalisme actionnarial, qui n’attache que peu d’importance aux intérêts des employés, des fournisseurs et autres parties prenantes. Friedman reçoit le soutien de chefs d’État ou de gouvernement, tels que Reagan ou Thatcher, qui se sont inspirés de sa doctrine pour réduire l’influence de l’État, des syndicats, des employés et des groupements issus de la société civile sur la marche de l’entreprise. Une doctrine économique est ainsi progressivement devenue une doctrine sociétale : la société et le gouvernement ont été subordonnés aux intérêts des entreprises, afin d’accroître les profits de celles-ci. Friedman (lauréat du prix Nobel en 1976) assortit cependant sa théorie d’une restriction : les entreprises et leurs dirigeants doivent agir dans les limites de la loi et de la décence. Les grands principes guidant sa doctrine sont : intégrité, respect de la loi et éviter de porter préjudice à autrui.

Dans ce cadre, Friedman s’oppose à toute restriction à la liberté individuelle de tout un chacun de mener sa vie à sa guise. Dans sa vision, l’économie de la libre entreprise offre un indispensable contrepoids à une éventuelle toute-puissance de l’État. De nos jours, ce n’est plus le cas. La mondialisation a modifié les règles du jeu de telle manière que la maximisation des profits ne connaît en fait plus de limites. Il n’y a plus de supervision des entreprises, tout comme ont disparu les contrepoids formés par les employés, le gouvernement ou la société. Il n’y a pas non plus de correction au niveau international. Au sein de la société, de nombreux groupes prennent conscience du déséquilibre de ce système. À plus long terme, les économies, les sociétés, mais aussi la nature ne peuvent survivre que si elles sont en équilibre. La crise financière de 2008 et la crise actuelle induite par le Covid-19 ne font que souligner l’immense précarité de cet équilibre. Il est urgent de trouver un nouveau contrepoids – et donc un nouvel équilibre. S’il vivait aujourd’hui, Friedman serait probablement aux côtés de David Graeber et des fameux « 99 % ». Il exhorterait à nouveau les dirigeants d’entreprise à ne pas se comporter comme des élus et des fonctionnaires et exigerait qu’ils mettent fin à leur influence omnipotente sur les politiques et les gouvernements et à leur emprise sur la société. Les entreprises sont devenues une menace pour la liberté.

Les manifestations d’agriculteurs, le mouvement Black Lives Matter, la montée en puissance du populisme et ces jeunes qui disent non et réclament des mesures de lutte contre le changement climatique, ce sont en fait les différents visages d’un même mécontentement face à la toute-puissance des entreprises. Le monde politique ne défend plus leurs intérêts et n’est plus à l’écoute de leurs besoins. Les règles du jeu ne sont plus équitables. Marie Antoinette n’arrivait pas à le comprendre et nous savons comment cela a fini. L’histoire ne se répète jamais à l’identique, mais aujourd’hui les élites du XXIe siècle feraient bien de relire l’histoire de l’Ancien Régime.

 

Harry Hummels est professeur à l’université de Maastricht et à l’université d’Utrecht. Tom van der Lubbe est entrepreneur et cofondateur de Viisi, une chaîne d’agences de conseil en prêts immobiliers. Il est membre de European Champions Alliance.